Cinéma : L’Homme qui rit de Jean-Pierre Ameris (2012)

L’Homme qui rit est l’adaptation d’une oeuvre méconnue de Victor Hugo. Ce roman écrit en 1869 est pourtant reconnu comme l’un des chefs d’oeuvre du maître par les critiques. Aussi, après une première adaptation en 1972, cette deuxième version réalisée par Jean-Pierre Améris présente un fort intérêt.

Auréolé de prix lycéens et de nominations dans des festivals, notamment la Mostra de Venise, la version de Jean-Pierre Améris aménage une simplification du récit pour tenir dans un format de 100 minutes, combien  intenses. Victor Hugo avait situé son oeuvre en Angleterre alors qu’Améris la délocalise, malgré des clins d’œil appuyés à l’ère victorienne,  à sa cour et son esthétisme. Mais revenons à l’histoire.

Ursus (interprété par Gérard Depardieu) est un bonimenteur, herboriste, vagabondant dans la campagne accompagné d’un loup domestique. Il croise un jour le chemin de Gwynplaine, un enfant de dix ans vêtu de haillons qui vient d’être abandonné par un groupe d’hommes, des Comprachicos (invention de Victor Hugo venant de l’espagnol comprar (acheter) et chicos (enfants), soit « acheteurs d’enfants »), qui achètent, volent et revendent des enfants après les avoir mutilés. Gwynplaine a le visage ainsi barré d’une cicatrice qui lui dessine un sourire. Resté sur la berge, il doit se battre contre la nuit, la neige et la mort alors qu’il cherche à retourner en ville. Il découvre, à quelques pas de là, le corps d’une femme avec bébé au sein encore en vie. Chargé de ce fardeau supplémentaire, il trouve refuge chez Ursus qui découvre que le bébé est aveugle. Quinze ans plus tard en 1705, sous le règne de la reine Anne, Ursus a monté une troupe de théâtre avec Gwynplaine et Déa, nom donné au bébé qui est désormais une belle, quoique frêle, jeune fille de seize ans.

Si l’esthétique d’ensemble est soignée, la photo sombre à l’excès et la pollution, voire la saleté, de l’image visant à restituer les bas-fonds dans lesquelles naviguent les personnages pourront déplaire. Dans cette obscurité brillent deux acteurs.  Marc-André Grondin, César du meilleur espoir en 2009, qui confirme ici tout le bien que l’on pensait de lui. Gérard Depardieu qui prouve, s’il était besoin, qu’il reste un immense acteur dans ce rôle d’homme-ours bourru au grand coeur. On citera la présence de Christa Théret (vue dans LOL) et d’Emmanuelle Seigner.

La mise en scène fait la part belle à de beaux tableaux pour renforcer le message. Vous l’aurez compris : « horreur ne se lit pas sur un visage et les monstres ne sont pas toujours ceux qui semblent l’être. Un excès dans le recours au sombre confine parfois à la facilité, on regrettera les monstrueux lords du discours de Gwynplaine ou les costumes torturés quasi gothiques) comme (a scène finale qui, pour le couple, se bride.

Toutefois, Améris apporte une lecture pertinente d’un récit à forte dimension sociale. Victor Hugo y dénonçait déjà l’aveuglement des dirigeants, leur ignorance des « petites gens » et, sur ce point, le film remplit son office avec les deux personnages principaux. Le choix de ne pas situer le récit dans une période précise s’avère efficace et renforce le côté « fable » de l’oeuvre d’Hugo. Les puristes critiqueront les libertés prises à la fin du récit comme l’intrigue de pouvoir qui est décrite chez Hugo. Reste que l’intention d’Hugo subsiste et traité d’une manière originale. N’avait-il pas inspiré d’autres oeuvres avec son roman ? Il est donc normal d’y voir des similitudes avec, par exemple, le Edward aux mains d’argent de Burton (le côté parfois lunaire de Gwynplaine) ou encore le Freaks de Tod Browning (visible gratuitement sur Archive.org ).

Sans atteindre la dimension de classique indispensable, L’Homme qui rit a le mérite de donner envie de lire ou relire l’oeuvre d’Hugo, de s’interroger sur notre notion de beauté et la cruauté de l’humain envers ceux qui sont différents. Dommage qu’il ait été tourné en République tchèque …

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