Education : École numérique, l’écrasant retard de l’enseignement national

Le numérique à l’école fait beaucoup couler d’encre… Si la France est réputée en retard en la matière, certains enseignants utilisent des tablettes et autres outils numériques depuis des années. Nous avons rencontré une pionnière des ces e-enseignantes(e-teachers), Anne-Marie Patenotte. Elle dresse un constat alarmant sur l’état de l’école numérique en France.

Après une vie de journaliste-pigiste, Anne-Marie Patenotte est enseignante de Français depuis une quinzaine d’années (actuellement dans un collège des Yvelines). Elle publie régulièrement dans une revue qui s’adresse aux professeurs de Français (NRP Collège) et propose des cours qui utilisent le numérique. Elle a aussi participé à l’élaboration d’un manuel papier et d’une application numérique (Edupad).

Comment expliquez-vous le retard de la France dans l’enseignement numérique et ce qu’il est convenu d’appeler l’école numérique ?

Anne-Marie Patenotte – Sans nier la frilosité de certains collègues et leur crainte de ne pas maîtriser les outils numériques face à leurs classes, je pense que le retard accumulé année après année est lié au fonctionnement même de l’Éducation nationale.

C’est désormais un rituel depuis une trentaine d’années au ministère de l’Éducation nationale : à chaque changement de majorité ou remaniement, le nouveau ministre annonce un plan numérique de grande ampleur

Les plans se sont succédés les uns après les autres, avec des investissements souvent lourds, mais qui n’ont pas été perçus sur le terrain. Le ministère veut avoir la main sur tout (matériels et contenus pédagogiques). Sa gestion pyramidale des personnels et des usages freine considérablement les évolutions et les pratiques digitales. Sa réactivité extrêmement lente ainsi que son manque évident de culture du web constituent des obstacles chroniques à toute évolution.

Notre ministère a débuté par période trop longue où la logique hardware des plans numériques successifs a pu faire croire à certains que l’outil était la donnée essentielle dans la volonté de travailler avec le numérique. Sans en avoir les moyens bien sûr, car équiper en TNI (terminaux numériques interactifs) et ordinateurs, câbler, fournir les logiciels aux quelques 55000 établissements scolaires, même avec le soutien des départements et des régions, résonnaient comme une mission impossible. Résultat dans nos collèges : les enseignants ont toujours été habitués à bidouiller, fournir leur propre matériel parfois, inventer des solutions… Seuls des professeurs motivés et convaincus de l’apport du numérique étaient susceptibles de persévérer dans ces conditions.

Reste qu’un changement s’opère depuis quelque temps. Convaincue que nous sommes tous équipés, avec un débit des plus satisfaisants, l’Éducation nationale se lance dans des contenus ; « des usages dont on rira dans cinq ans », selon Gilles Babinet, responsable des enjeux numériques de la France auprès de la CEE. Encore une fois, la volonté de tout centraliser, de tout contrôler va faire plonger l’école française dans un retard extravagant. Au détriment de ceux de nos élèves qui n’ont pas accès à ces outils et à cette culture. L’ouverture vers le monde n’est pas au programme…

Vous avez connu une expérience plus que nuancée avec des tablettes de la marque Apple…

A.M.P. – Le Conseil Général des Yvelines a choisi de financer l’expérimentation et l’équipement en tablettes 5 classes ou établissement du département. Je me suis mise sur les rangs avec mon collège. Que s’est-il passé ? Les tablettes ([iPad] ont été sélectionnées par le CG78 et nous n’avons pas été consultés sur le choix retenu…

Quel choix eut été pertinent à votre avis ? Le système Apple peut sembler un peu fermé pour cette utilisation…

A.M.P. – Bien sûr ! D’une part, dans mon établissement les logiciels sont des formats ouverts ; on peut attendre longtemps avant qu’il y ait une compatibilité avec Apple… D’autre part, la clé USB est le moyen le plus pratique et économique pour opérer le lien entre l’école et la maison. Or, comme vous le savez, il n’y a pas de port USB sur les iPad… Enfin, la moindre réparation sur les tablettes Apple vaut quasiment le rachat d’un appareil ; durant les deux dernières années, nous avons comptabilisé 5 batteries hors service… Et c’est le collège qui doit débourser ces dépenses supplémentaires qui auraient pu être épargnées avec des produits de marque autre…

Quel est le retour d’expérience que vous posez pour le moment ?

A.M.P. – Les usages en cours de Lettres sont multiples et variés : recherches, exposés, écriture, dictées en ligne, grammaire, dictionnaires en ligne, histoire de l’Art… La liste est infinie. Chaque semaine, je découvre un nouvel intérêt à l’outil tablette. Mais, et c’est peut-être le frein pour certains collègues, on ne peut pas utiliser la tablette en classe juste pour être à la mode et faire les mêmes cours qu’avant. Il faut changer et repenser ses propres pratiques. Le cours ne peut plus être frontal ; il s’agit d’accompagner individuellement ses élèves et de les impliquer dans leur scolarité en renforçant leur motivation personnelle. Les stratégies d’enseignement doivent alors gagner en variété.

Il reste néanmoins des défis, notamment techniques, qui doivent être surmontés :

– La gestion des travaux n’est pas simple : où sauvegarder ? Dans mon collège le responsable des outils numériques ne veut pas entendre parler de format fermé, donc je n’ai pas accès au NAS [Serveur de stockage en réseau local]. Les élèves ne peuvent donc continuer un travail à la maison. C’est tout de même bien ennuyeux…

– Je suis seule, mais vraiment seule, à chercher sur Internet des applications gratuites [seul le matériel est financé par l’institution]. Je les installe seule sur les tablettes après les cours ; il me fait  plusieurs heures pour effectuer les mises à jour de 30 tablettes ; sans compter qu’il faut bidouiller l’AppleTV qui ne trouve plus le chemin du vidéoprojecteur, voire apporter mes propres câbles…

– Il faut aussi gérer des parents récalcitrants qui sont persuadés que le temps passé sur des tablettes équivaut à de la récréation. C’est certain qu’il est plus confortable de demander aux élèves d’ouvrir un manuel et de gérer les mouches qui volent…

Comment l’appropriation par les élèves s’est-elle opérée ?

A.M.P. – Mes élèves ont entre 13 et 14 ans. Ils s’emparent sans aucune difficulté de l’outil. Ce sont les recherches et la qualité des contenus qui leur posent davantage de problèmes. Ils se laissent dépasser souvent par la quantité d’informations à traiter et ne savent pas les choisir à bon escient. Mais ça, c’est mon travail de les guider. [voir un exemple]

À votre avis, quelle va être la prochaine étape dans l’enseignement numérique ?

A.M.P. – Je crains que le ministère de l’Éducation nationale ne se trouve complètement dépassé par les évolutions du numérique dans les prochaines années et que l’École se voit obligée de sous-traiter logiciels, applications, voire outils, à des sociétés privées. Le retard accumulé et les blocages de nos dirigeants, leur manque de vision et leur volonté de tout maîtriser [écraser ?] poursuivent une très mauvaise direction.

Une des solutions consisterait à repérer ce qui fonctionne sur le terrain [pas les opérations coup d’éclat qui passent à la télé, celles qui durent…] et de laisser la liberté à chaque établissement de décider des modalités de fonctionnement. Il y a de très belles appropriations du numérique en France, réalisées par des enseignants moteurs, sans aucune reconnaissance du système, mais qui continuent contre vents et marées. Personnellement, je suis en relation plus particulière avec des enseignants de Lettres, comme Yann Houry et ses manuels numériques, Jean-Michel Le Baut et son projet ivoix, et bien d’autres encore…

Toutes ces bonnes volontés ne pourraient-elles pas se regrouper ?

A.M.P. – En pratique, nous utilisons Twitter et d’autres réseaux sociaux pour échanger et partager. Mais cela reste hélas de l’entre-soi. Certes, le Café pédagogique recense de nombreux travaux intéressants. Mais rappelez-vous que la mise en ligne de nos travaux nous met souvent hors la loi en tant que fonctionnaire. En voilà un exemple.

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