Musique : Rachmaninov – Concerto N°2 pour Piano – Yuja Wang , Hélène Grimaud (1900)

helenegrimaudYuja_Wang_Classical_PianistLe concerto N°2 pour Piano est une des oeuvres les plus connues du compositeur russe Sergei Rachmaninoff, ou Rachmaninov pour les français. Une oeuvre romantique pour celui qui était, avant tout, un virtuose.

Pourtant, l’image de Rachmaninov compositeur n’est pas celle du pianiste. Et ce concerto N°2 réserve bien des surprises selon son interprétation. Nous avons choisi, à travers les versions proposées par Hélène Grimaud et Yuja Wang, de comprendre la richesse de cette oeuvre, o combien accessible. Penchons nous d’abord sur l’homme.

Sergei Vasilievich Rachmaninoff est né en 1873 dans une famille aristocratique russe de Novgorod. D’abord destiné au métier des armes, il est initié très jeune au piano. A Saint Petersbourg, où la famille Rachmaninoff s’installe, le petit Sergei suit des cours au conservatoire, dirigé par un certain Anton Rubinstein. Il y cotoit un professeur de composition, Nikolaï Rimski-Korsakov, mais suit surtout les cours de Nikolaï Zverev qui lui fait rencontrer Piotr Ilitch Tchaïkovski. En 1892, il compose son premier opéra. En 1897 c’est sa première symphonie, baptisée Opus 13. Mais ce n’est qu’avec l’opus 18,  ou deuxième concerto pour piano écrit en 1900, qu’il sort de l’ombre de ses pairs. Rachmaninoff sort juste d’une dépression nerveuse après l’échec de sa symphonie. Ce concerto est d’ailleurs dédié à l’hypnotiseur qui l’a soigné.

Le concerto est composé de trois mouvements : Moderato ; Adagio sostenuto ; Allegro scherzando. Cette progression n’est pas sans lien avec l’état même du compositeur à ce moment. Mais ce qui est particulièrement marquant, c’est la virtuosité que nécessite ce concerto. Il en fait parfois une « démonstration », une sorte de passage obligé pour passer à la postérité. La jeune chinoise Yuja Wang n’avait pas besoin de cela pour rejoindre d’autres grandes pianistes, dont la française Hélène Grimaud. Le premier enregistrement de Grimaud date de 1986, alors qu’elle n’a que 17 ans. Pour Yuja Wang, c’est en 2011 qu’elle sort sa version de l’oeuvre du compositeur russe, soit à 24 ans mais son interprétation au Carnegie Hall en 2013 a été particulièrement marquante. Hélène Grimaud a enregistré aussi cette oeuvre en 1993 et 2001. Est-ce aussi parce qu’elle est elle même passée par des phases de dépression, que cette oeuvre lui cole à la peau ?

En tout cas, cela se ressent dans ce 1er mouvement en moderato. Helène Grimaud fait peut être moins montre de virtuosité que sa consoeur mais on ressent cette petite pointe d’hésitation, de souffrance dans la première partie du mouvement avant qu’elle appuie un peu plus sur les notes aigues. Yuja Wang parait plus fluide, plus démonstrative, grandiloquente dans les parties où éclatent les cuivres. Ce sont bien deux ressentis du morceaux. Le tempo est plus marqué sur les graves de Grimaud dans la seconde moitié, accentuant ainsi l’atmosphère encore pesante. Et pourtant la mélodie se fait romantique, s’allège avec les violons prenant leur place en fond.

Sur le deuxième mouvement en Adagio sostenuto, le plus connu (voir la conclusion), la place laissée au piano est d’abord moindre, du moins dans la gravité. C’est qu’ici, les silences ont leur importance plus que la virtuosité. Yuja Wang semble plus affirmée dans ses notes par rapport à une Hélène Grimaud qui modère ses attaques. Mais au fur et à mesure du mouvement, la virtuosité revient avec des envolées de violons. Wang survole cela avec sa légèreté habituelle. Grimaud est tout aussi à l’aise dans cette seconde moitié où elle met une énergie jusqu’ici rentrée. La subtilité des enregistrements prend ici toute sa place.  Nous sommes bien dans un morceau que l’on imagine comme une chanson, sur la toute fin, ce qui sera longtemps reproché à Rachmaninoff. Et le piano est tantôt un accompagnement, tantôt un soliste à la sensibilité à fleur de peau. La dépression initiale semble s’éteindre peu à peu, malgré la nostalgie omniprésente.

Sur l’Allegro Scherzando ou 3ème mouvement, il va sans dire que la virtuosité doit être au diapason. Les violons se font graves et rythment un morceau où le piano est en première ligne. Les Forte de Wang sont puissants et incisifs. Elle est à l’aise, fluide et en même temps elle y injecte une douceur dans les mélopées suaves qui parsèment le mouvement. Grimaud préfère retrouver son attaque plus douce, plus rentrée pour faire passer ce surcroit de sensibilité. Ici on entend plus que l’oeuvre de Rachmaninoff. On entend aussi la personalité de la pianiste. Ce choix de chacune touchera différemment. Entre la légereté virtuose de Wang et la sensibilité subtile de Grimaud, il y a d’autres voies que des pianistes ont exploré, sur les pas du grand Sergei. La difficulté du morceau n’aide d’ailleurs pas à donner autant de soi et c’est là que le challenge se trouve. Rachmaninoff aurait-il aimé ces deux versions si proches et si différentes ? Il ne devait pas, lui-même, les jouer de la même manière à 30 ans qu’à la fin de sa vie. Et c’est aussi le cas pour nous, auditeurs, quand la musique répond aussi aux vibrations de nos vies.

Avec la révolution russe, la guerre, Rachmaninoff partira de Russie pour s’établir aux Etats-unis. Il sera reconnu alors comme un interprète majeur mais son oeuvre de compositeur sera longtemps décriée. Hors de son temps, elle est pourtant intemporelle. Il suffit de se souvenir que le 2ème mouvement a été littéralement pillé dans le « All by Myself » d’Eric Carmen, chanté aussi par Céline Dion. On retrouve aussi du premier mouvement dans des chansons de Muse, groupe très influencé par le classique. Rachmaninoff est également très prisé, comme d’autres compositeurs russes, dans les choix musicaux de patinage artistique, souvent à cause du romantisme que dégage ses oeuvres. Rachmaninoff s’éteint, comme citoyen américain, en 1943 à Beverly Hills, n’ayant pu revenir dans sa demeure de la Villa Senar, près de Lucerne en Suisse. La Russie le reconnaîtra ensuite, jusque dans la ville de Novgorod où on lui a érigé une statue.

Iceman

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