Blog : La peur de l’ecriture

Je m’étonne souvent de la difficulté à demander à quelqu’un de rédiger une petite procédure toute simple ou faire un petit mail dans le milieu professionnel. Il y a plusieurs raisons à cela, pourtant et c’est à mettre en relation avec les résultats récents de l’enquête PIRLS.

Dans mon milieu professionnel, il arrive souvent que nous devons réécrire des documentations de matériels pour les prêter à des personnels de provenance variée. Cela peut tenir en un simple format A4 recto ou être plus long. Dans notre équipe, il y a des ouvriers, parfois passés techniciens ou agents de maîtrises, des ingénieurs, des techniciens mais chacun apporte son expérience, son pragmatisme surtout. Reste pourtant à coucher sur écrit le résultat de tout cela et là, ça se gâte. Écrire, c’est déjà s’engager. Dans un mail, dans un compte-rendu de réunion, l’écriture engage les personnes présentes, les destinataires ou l’expéditeur à une décision, une action. Mais dans une procédure, il y a aussi un engagement, celui de n’avoir rien oublié. Enfin, ça, c’est sans compter les procédures qualités qui nous permettent de réviser les documents, les faire valider. Donc il existe un droit à l’erreur, à l’oubli mais surtout à l’amélioration. Ce droit, il n’est hélas que peu présent dans la tête de ceux à qui on demande d’écrire. J’ai souvent l’impression qu’ils jouent leur vie à mettre par écrit ce qu’ils font souvent très naturellement et depuis tant d’années.

partager le savoir faire, c’est aussi écrire…(Bibliothèque municipale de Lyon)
Ce n’est pas si facile d’écrire ce que l’on fait, c’est vrai. C’est un exercice de trouver les mots précis, et surtout de se faire comprendre de tous. Il faut des photos, des schémas, un ordre d’enchainement. On touche ici à l’enseignement aussi… sauf que c’est écrit. Comme je dis souvent, « penses que tu vas expliquer ça à une personne qui n’y connaît rien ». Je passe souvent par une phase orale avec moi ou un autre collègue en lui disant d’écrire ensuite au brouillon ce qu’il vient de dire. Ce qui paraissait évident pour certains ne l’est plus pour d’autres. Mais en même temps, tu as aussi le type chiant qui n’y comprend jamais rien et pose des questions qui n’ont rien à voir avec le sujet, un rôle que je joue volontairement aussi. Je passe aussi sur ceux qui, de toute façon, ne liront jamais cette « notice », comptant sur la tradition orale.

L’autre problème est dans l’outil qui sert à l’écriture. Quand ce n’est qu’un brouillon manuscrit, pas de problème, on arrive à quelque chose. Mais quand on dit « maintenant tu le tapes dans Word »….Argh, le visage devient livide, la sueur perle sur le front, la nausée gagne l’estomac, bref, c’est la fin du monde. J’en connais d’ailleurs qui font leur document sur …Excel, parce qu’ils se sentent mieux dans les petites cases d’un tableur. Ca ressemble au cahier à carreaux de l’école, sans doute. Mais Word, ça fait peur, surtout si on file une trame avec des titres, une table des matières et qu’il faut rajouter des photos. Là encore, je dis souvent « mets déjà tout le texte que tu as écrit et on mettra en forme après ». Au moment de rajouter les photos, c’est là où je parle de retailler/réduire la taille, de compresser dans le document, etc…Le problème ensuite est que ces personnes n’en ont qu’un ou deux à faire par an, ce qui réduit la capacité d’apprentissage. Le mail, c’est plus facile, finalement et il y a moins de mise en forme.

pire que le croquemitaine… MS Word!

Enfin je dis ça mais le mail est aussi le lieu de tragédies. On voit alors toutes les fautes d’orthographe et de grammaire arriver. Pour une personne qui n’est pas née en France et qui a appris sur le tard la langue, je ne suis pas choqué et c’est souvent celles qui font le plus attention. Mais pour les plus jeunes, sortis de l’école, ou des plus vieux qui ont eu des parcours compliqués, on a des surprises. On sent bien qu’écrire un compte-rendu, un long texte dans un mail, c’est une corvée. Ce n’est pas une corvée pour l’aspect rébarbatif mais souvent parce qu’il faut réfléchir. Oh, j’ai la même chose quand je demande à faire une feuille de calcul avec des formules. Le mot formule fait ressurgir les Cauchemars de l’enseignement! J’ai, comme beaucoup, eu des notes en français (et en math) qui sont allé de l’excellent au très moyen, ou au mauvais (pour la philo… sauf au bac) et idem en Maths. Comme je l’avais dit, j’ai toujours en mémoire une prof de 4ème qui m’a donné le goût de l’écriture, mais aussi d’autres qui auraient pu m’en dégouter définitivement car dans une vision trop psychorigide à mon goût. Je ne sais pas vraiment d’où me vient le goût de la poésie, sachant qu’on en voit peu après la primaire. Mais je vois la langue comme un moyen de transmettre, pas pour briller, dans le sens où je prends des mots que tout le monde peut comprendre et pas des syntaxes ou vocabulaires précieux. J’aurais pu avoir ce débat avec un certain rédacteur en chef que j’ai fréquenté par le passé, ou avec un président actuel qui croit sans doute que la culture c’est comme la confiture…

Cela n’empêche pas d’avoir le goût de la langue, en bon scientifique que je suis pourtant. J’entendais récemment Aznavour parler, non sans cette arrogance très française, de la supériorité de la langue française pour exprimer les choses, notamment en Chanson. La chanson française serait plus basée sur le texte que sur le son et la musicalité comme l’anglais. Ce n’est pas faux, si on prend en compte qu’en anglais on garde en tête l’air, mais il faut prendre en compte le fait que l’on ne comprend pas le texte. J’ai en tête des chansons russes, en hébreu, vietnamiennes, chinoises, japonaises que je retiens pour leur mélodie. Pourtant je ne parlerai d’aucune supériorité, sinon parler de langues aux sonorités plus agréables en chant. Pour l’expression d’une gamme de sentiment, de subtilités, je ne suis pas linguiste pour juger mais j’en connais suffisamment déjà pour dire qu’on retrouve aussi ailleurs un large vocabulaire et une gamme de nuances très importante pour faire passer de l’émotion. Les « jeux de mots » sont aussi utilisés ailleurs.C’est donc pour moi une erreur de mettre une langue au-dessus d’une autre, et Aznavour oublie un peu trop, sans doute pour flatter, tout ce qu’a donné le Caucase à la musique chantée. Toutefois, cette flatterie peut aider à donner l’envie d’apprendre une langue, de la maîtriser
.

bah, quoi, … on est devant les belges francophones!

Suite aux piètres résultats de l’enquête PIRLS pour la France, le ministre a dégainé la Dictée. Je pense qu’une génération d’enfants a fait des cauchemars avec les dictées, autant qu’avec les lectures imposées, tandis que d’autres, au même moment, ont eu le goût d’en faire avec Bernard Pivot et de relire des classiques. Une seule réponse ne peut suffire au problème et le mot dictée peut avoir plusieurs significations. Cela dépend de ce que l’on fait de cela, de quel texte on utilise et comment on apprend de ses erreurs derrière. J’imagine que le corps enseignant aura des avis divers sur le sujet. Pour ma part, je prenais beaucoup de plaisir à pouvoir développer mon imaginaire, à essayer de trouver mon style dans des exercices variés. J’ai aussi pratiqué les ateliers d’écriture, plus tard, et j’en ai tiré de bonnes choses, quand ensuite on parvient à parler ouvertement et sans être cassant, d’une création d’autrui… et de la sienne. L’écriture a ceci de merveilleux qu’elle nous est à la fois utile mais qu’elle prend aussi des aspects plus futiles. Même dans Youtube, il y a de l’écriture, dans la manière de dire les choses, et je ne parle pas ici de l’écriture visuelle, du montage d’images, de la manière de filmer.

Mais l’écriture, c’est aussi la lecture. On sait écrire quand on sait lire, que l’on comprend les mots, la grammaire, qu’on la voit vivre dans les textes. Je n’ai jamais eu de problèmes avec les lectures imposées par mes profs, même si parfois je me suis ennuyé sur des classiques (Phèdre, par exemple, dédicace à mon prof de 1ère…même si à lire, c’était intéressant). C’était plus la manière de les aborder ensuite, que la lecture et l’imaginaire qui en découlaient, qui me dérangeait. On a aussi des à-priori sur certains textes. J’ai lu Shakespeare sur le tard, puisque jamais imposé par l’école… Et je l’ai regretté. Je n’ai pas fini non plus les Rougon Macquart, mais il n’est pas trop tard. Les classiques sont si nombreux, ne seraient-ce que les Français. La dictée ne suffira pas, pas plus que les adaptations en BD de classiques de la littérature, à donner le goût de l’écriture. Chaque génération a aussi ses livres, comme on l’a vu avec Harry Potter ses 20 dernières années. De mon temps, on discutaient de Lovecraft, Tolkien, Moorcock en plus des dessins-animés japonais ou du match de foot. Aujourd’hui, on parle de vidéos youtube, de télé réalité mais aussi de quelques livres, j’en suis sûr. Moins, c’est sûr, mais il faut remettre l’envie, pour reprendre la chanson préférée de notre président. Les devoirs à la maison sont impératifs,sans négliger ceux qui n’ont pas toujours l’environnement pour ça. Les moyens de lire partout sont nombreux (smartphone, tablette…bibliothèques) et les Français ne mesurent pas leur chance d’avoir accès à une culture si riche, partout. Reste aussi le rôle des parents. J’entendais aussi Leila Slimani parler de ses parents qui l’ont poussé vers l’écriture. Les miens m’ont donné très tôt des livres à lire et j’ai été vite familiarisé avec l’immense bibliothèque municipale de ma ville de la banlieue rouge. Des romans aux BD en passant par des livres plus documentaires, tout y passait et je n’ai jamais pris ça pour une corvée. Surtout que, lorsqu’on est un peu solitaire, c’est un moyen d’évasion.

Que l’on soit jeune ou moins, l’écriture (et la lecture) est un bien précieux à partager. Ce n’est absolument pas passéiste de le dire, au contraire. Par l’écriture, on apprend à utiliser les outils de demain, on partage et conserve notre savoir encore plus facilement qu’une vidéo ou un fichier audio qui sera difficile à convertir.Les modes étant cycliques, je suis sûr que l’écriture reviendra dans nos moeurs, comme un média essentiel.

Et même Twitter, c’est de l’écrit… et les paroles de cette chanson, car écrire est un acte solitaire même si on partage.

 

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5 réflexions sur « Blog : La peur de l’ecriture »

  1. Personnellement je ne vois pas la chose de la même façon que toi, je pense qu’il y a des gens qui sont doués pour l’écriture, d’autres pour les travaux manuels et tant d’autres qui nous roulent dans la farine avec sucés.
    Ce que je veux dire c’est que nous ne sommes pas « tous » multitâches et à chacun sa spécialité.
    A pluche.

    1. Oui, bien sûr, tout le monde ne sera pas écrivain mais entre les deux, on peut simplement apprécier la lecture, ou savoir juste écrire de manière plus « utilitaire ». Pareil pour d’autres activités comme la musique. Je ferais un piètre musicien, même si je me suis essayé à cela.

  2. Elena Pasquinelli, dans Mon cerveau, ce héros, explique que la génétique humaine n’a prévu ni la lecture ni l’écriture. Les réseaux neuronaux qui leur sont dédiés sont pris aux réseaux neuronaux en charge de la vision, principalement. L’adaptation de la vision à la lecture et à l’écriture est variable d’individu à individu. Il en est qui restent un peu à mi-chemin. Il est bon de reconnaître à ceux-ci leur talent de vision 3D, de mise en scène, de composition graphique… Et bien sûr, écrire de manière systématique et complète peut leur être compliqué. Il se peut que le tourneur talentueux ne soit pas le meilleur auteur d’un livre sur le tournage ni d’ailleurs le meilleur lecteur ! Et il se peut également qu’il le soit. Chacun et chacune naît et grandi avec ses talents et ses limitations. Les reconnaître me parait un trait important de l’humanisme.

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