Blog : L’acceptabilité de la performance

La semaine dernière, je concluais en parlant des choix que l’on faisait en vieillissant privilégiant le confort, l’optimisation de la performance. Et suite au billet de Cyrille sur Mozilla et Opera, je me faisais une réflexion plus globale sur ce que l’on est prêt à accepter.

Depuis plus d’un an, j’utilise Opera sur ma « machine de blog », ce petit netbook si robuste mais pourtant si limité. Un écran 11″, un processeur ATOM, 2Go de RAM et pourtant, je m’en contente après avoir eu bien d’autres machines et en ayant du Core i5 par ailleurs. J’ai ciblé une activité avec cette machine, nettoyé l’OS du superflu, cherché la performance suffisante (cf le billet de Cascador). S’il y a toujours possibilité d’utiliser Firefox, c’est tellement lent (et idem sur Chromium) que c’est trop contraignant à l’usage que j’en fait. Et entre Midori et Opera, le choix est aussi vite fait. L’éthique passe donc au second plan (Opera est devenu chinois et utilise un moteur commun avec chrome, chromium…) sinon je finirai par ne plus rien utiliser et jeter un PC qui continue à fonctionner. Mais par ailleurs, sur mon mobile, sur mes autres PC, j’utilise Firefox malgré les problèmes récents de DNS qu’il est possible de contourner de plusieurs manières pour les experts Panda roux (une série qui marche fort chez les barbus du pingouin). Brave, Vivaldi, j’ai testé sans avoir trouvé mon bonheur pour l’instant.

En allant an travail – Jean-François Millet 1851

Ce choix entre éthique et performance, je l’ai fait aussi pour mon NAS. Lorsque je changerai mon vieux Synology DS210j, lui aussi avec un ATOM et seulement 256Mo de RAM, je resterai chez cette marque. A l’époque, j’avais regardé pour faire un NAS maison avec les pièces dont je disposais, avec de la récup ou un achat. C’était soit plus cher, soit trop gourmand en ressource et pour une machine qui tourne h24 ou presque, c’est un point crucial. Mon choix était raisonné dans le sens où je n’avais pas l’intention de faire n’importe quoi avec, où je ne fais pourtant pas de surveillance vidéo, de streaming audio à l’extérieur, etc…Et je prenais aussi l’assurance d’un suivi, d’une communauté importante autour de ces produits. Je n’imagine même pas ce que doivent donner les NAS les plus récents en terme de performance.

Car se pose le problème du comparatif avec autre chose qui nous fait paraître cela acceptable ou pas. Lorsque je codais des vidéos en provenance de DVD, je lançais cela le soir et je récupérais cela le matin. Il m’est arrivé de le faire avec l’Atom alors qu’un Core i5 ira 4 fois plus vite. Et pourtant, cette demi heure ou cette heure de codage paraîtra longue, trop longue à beaucoup d’utilisateurs qui veulent de l’immédiat. Quand je repense justement à mon premier PC, j’ai du mal à me remémorer ce que je faisais. J’étais juste content de sa rapidité par rapport à un 486DX que j’avais utilisé ailleurs. Mais quand j’ai repris de l’émulation DoxBox récemment, j’ai vu mon ATOM totalement sous-exploité (30% de ressource CPU) et plafonner à la performance d’un 486DX. Ca m’a énervé de voir un tel gâchis et impossible à contourner par les options de config Dosbox. C’est un problème de gestion des cycles d’horloge pour moi mais un jour, je trouverai peut-être une ruse pour atteindre les performances d’une machine de 1995 avec une machine de 2010!!

Dans d’autres domaines que l’informatique, on a cette acceptabilité de la performance. Souvenez-vous, pour les plus anciens, des départs en vacances dans la voiture familiale. Pour moi, c’était la R6 avec 5 personnes et le coffre blindé, voir une galerie. Et direction la maison de campagne pour 4 h de voyage, au moins. Évidemment, quand on est gosse, c’est long avec en plus les envies de pisser, de vomir, etc…Puis vinrent des voitures plus grandes, moins de monde dedans mais toujours la lassitude du transport. J’ai eu ma première voiture, une citadine et je suis parti ensuite très loin avec la deuxième, toujours une petite voiture, sans me plaindre de l’allure ou du confort. Je ne cherchais pas à battre des records de vitesse, je cherchais déjà à trouver le rythme adéquat et prévoir le temps suffisant avec les étapes nécessaires. Pendant ce temps là, pour le boulot, je conduisais des hauts de gamme hyper-confortables à des allures déraisonnables parfois (ça tient bien une Xantia Activa V6 à 210!). Bien sûr, il y avait moins de bruit, plus de vitesse, mais pourtant toujours la fatigue de rester assis longtemps, de rester concentré. J’arrivais juste une heure plus tôt, ce qui me plombait toujours une demi-journée. Avec la voiture que j’ai aujourd’hui, malgré ses sièges vieillissants, ça reste très confortable avec plein de place à l’arrière pour faire un somme pour madame, si elle veut, etc…Mais pour moi, conducteur, le gain n’est pas si flagrant. Ah si, je consomme 2 fois moins d’essence que la voiture de papa, 1,5 fois moins que mes premières voitures et je ne souffre plus de la chaleur avec la climatisation, en plus.

Si on revient à l’informatique, c’est comme le rappelle Cyrille, le fait qu’un PC d’aujourd’hui, ce n’est pas une machine à écrire mais une machine qui va sur internet, permet de regarder de la vidéo en streaming, de faire de la retouche de photos énormes, de jouer parfois…La puissance disponible a créé le besoin. Nous avons la même chose avec les smartphones même si là aussi j’ai fait un chemin vers la décroissance, mon Xiaomi étant légèrement moins puissant que le précédent pour 3 fois moins cher. Le confort d’ensemble est suffisant à mon besoin. Par contre, je suis un peu frustré sur ce netbook par différentes choses : Les OS disponibles aujourd’hui m’empêchent d’émuler certains jeux « windows » du passé, les navigateurs rament considérablement plus par rapport à ses débuts, il y a des actions plus complexes à faire sur Debian que Windows (et inversement tout de même). De ces trois problèmes, un seul me dérange vraiment et me pousse vers le changement. Une autre personne que moi en aurait mis un autre, ou les trois comme rédhibitoires.

Mais admettons que je ne puisse avoir de voiture et que je doive me rendre au travail, faire mes courses à pied ou en vélo. C’est le cas de beaucoup de personnes et le mien dans de nombreuses périodes de l’année. J’ai, là aussi, choisi un confort par rapport à l’éthique. Je ne me vois pas ramener deux gros sacs de courses, avec 5kg de riz, des bouteilles, des surgelés dans les sacoches d’un vélo ou dans le métro puis le train. Pourtant, ça serait plus écologique. Comme beaucoup d’autres personnes, je fais mes courses pour une longue période et je suis tranquille. C’est un mode de vie plutôt français qu’on ne retrouve pas dans d’autres pays développés, où le tissus commercial est différent, où les transports sont différents. Bien que je sois dans un pays tempéré, je n’ai pas envie de suer dans ces transports, pendant qu’ailleurs, des hommes et des femmes bravent des chemins tortueux, sous la chaleur d’une canicule pour nous, avec des dizaines de kilos sur le dos ou la tête. Eux n’ont pas le choix, moi j’ai le confort d’avoir le choix. Je cherche une performance que je sais atteignable avec ce que j’ai, sans même penser à la contrepartie.

Aujourd’hui, en informatique aussi, nous avons le confort d’avoir des choix, de faire des compromis, du moins avec des ordinateurs (c’est plus complexe en smartphone…). Ayant la connaissance de ce que l’on faisait par le passé, je me plains d’une stagnation apparente de la performance. Le Net d’aujourd’hui avec ses publicités, ses scripts a parfois des relents du net de 1997 avec le modem 56k ! La suite office d’aujourd’hui ne fait pas vraiment mieux que celle de 1998 et démarre aussi lentement. L’érosion d’un système d’exploitation est toujours présente même s’il fait plus de chose qu’avant et devient globalement plus stable. etc, etc… Le confort a un prix mais nous avons perdu de vue le but du progrès. On fait complexe en conception, plus intégré mais sans penser maintenabilité, stabilité, ergonomie parfois. C’est vrai dans bien des domaines et parce qu’il faut vendre. Poussé à l’extrême, on viendrait à se poser la question du gain de broyer une voiture d’il y a 25 ans, qui pollue en ville, parce que d’un autre côté on va émettre de la pollution pour la broyer et en reconstruire une autre. Là encore, ce gâchis apparent, d’autres ne le font pas et réparent jusqu’à ce qu’il ne reste que de la rouille. La performance n’est plus d’aller 1 minute plus vite pour rejoindre sa destination, mais déjà de pouvoir la rejoindre. Sur ce postulat, mes achats d’aujourd’hui se font dans de l’occasion ou dans les modèles les plus réparables (batterie amovible, pièces disponibles…) et durables. J’accepte plus volontiers de baisser en performance jusqu’à mon seuil d’acceptation que par le passé. Qu’importe le système d’exploitation qui démarre en 45s, si je n’ai jamais à le redémarrer. Qu’importe que je prenne 1h de plus par la route nationale, si j’y trouve un plus grand plaisir avec la possibilité de s’arrêter dans une bonne boulangerie. Je suis sûr que toi, lecteur, tu trouveras des exemple auxquels je n’ai pas pensé.

Pas de quoi mériter la damnation, en tout cas !

6 réflexions sur « Blog : L’acceptabilité de la performance »

  1. Yo,

    Un bon billet.

    Pour info/rappel : https://www.blog-libre.org/2017/07/28/comme-un-doute/

    Je trouve cette tournure « La puissance disponible a créé le besoin » très bizarre. Est-ce que les développeurs prennent leur aise lors de leur développement de jeux, sites web, applications ? Probablement. Est-ce qu’il y a un manque d’optimisation ? Certainement. Mais pour « une machine qui va sur internet, permet de regarder de la vidéo en streaming, de faire de la retouche de photos énormes, de jouer parfois… » il faut de la puissance et je doute que ce soit la puissance qui a appelé notre besoin de jouer ou d’aller sur le net.

    Tcho !

    1. Il faut se souvenir que les premières WebTV arrivent avec la promesse de l’adsl, que la 4k avec la fibre. On a le terminal, on essaie de nouvelles choses, on imagine aussi de créer autrement, que de nouveaux « besoins » apparaîtront. On rêve aussi d’avoir le dernier terminal pour ces futilités, ces coûteux loisirs, quite à s’endetter.

      1. Pour prendre un exemple ludique, il n’y a qu’à regarder l’évolution du poids des jeux aujourd’hui. Fin des années 90/début 2000, on avait des moteurs type Unreal Engine 1/2 et IDTech 3 qui faisaient appel à la compression de textures, idem avec le son dont on pouvait réellement modifier la qualité, bref on avait un développement qui essayait d’évoluer tout en faisant attention aux ressources de puissance disponible sur les machines.

        Aujourd’hui, depuis l’arrivée de la dernière génération de console, c’est une véritable foire à la débauche de ce côté-là, les jeux tapent allègrement dans les 50 Go d’espace occupé (on a de la place sur un Blu-Ray de la console, faut bien le remplir), et côté son on a des flux Dolby et autres totalement décompressés dans tous les sens,alors que les 3/4 des gens n’utilisent que du matériel stéréo classique, comme si compression était devenu un gros mot à ne surtout pas prononcer. Le problème, c’est que souvent dans ce domaine, compression va de pair avec optimisation, donc quand les développeurs décident de bouder totalement le premier,pas étonnant que ça cloche du côté du second.

  2. Le jour où j’aurais perdu le droit d’utiliser mon matériel informatique comme je l’entends, je prendrais ma voiture, j’irais mettre tout cela à la déchetterie et je retournerais profiter des plaisirs que la nature peut encore m’offrir, des fruits et légumes du jardin.
    A pluche, je retourne à ma confiture de figues 🙂

  3. […] Cela mérite une véritable réflexion de fond, et conforte tout ce que je pense du logiciel libre, même si beaucoup me diront que Numworks c’est pas vraiment libre, j’ai envie de vulgariser en disant que ça s’en rapproche franchement. Lorsqu’un produit est bon, ça se vend, même dans un marché qui paraît inaccessible. On évoque souvent le smartphone libre, parlons en. Des smartphones qui tenaient tous du produit d’expérimentation, pas forcément stables, sans application ou presque, et on espérait faire la révolution. Le prochain produit c’est le librem qui sera vendu à plus de 500 €, si Numworks avait été deux fois plus cher que la concurrence, je n’en ferai pas prendre à mes élèves. Un smartphone libre ne devrait pas excéder les 200 € pour des caractéristiques équivalentes à ce qu’on trouve à 200 €. Le hardware « libre », les EEE PC par exemple avec sa distribution Xandros qui a été très rapidement abandonnée, s’est systématiquement cassé la gueule parce que le propriétaire était meilleur. Dès lors, il ne faut pas s’étonner que ceux qui voudraient bien faire, finissent par sacrifier l’éthique au profit du confort, même si on doit passer par un format propriétaire, ce qui nous renvoie au billet de Didier.  […]

  4. Pffff … Tout à fait Iceman.
    Perso, j’utilise une vieille tablette (3 ou 4 ans) pour mes BDs et ebooks, un PC datant de 5 ans (Mint dessus , je ne bouge pas de la version 17.quelque chose).
    Ma Clio est une version II (oui, oui, ça existe encore 😛 )et j’ai la hantise de devoir changer à cause du contrôle anti-pollution en 2019.
    J’aime faire durer les choses.

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