Réflexion : Ne pas en dire trop… ?

J’aime le mystère, c’est vrai et je l’entretiens parfois, autant par mon pseudo que dans les critiques culturelles que je peux faire. Et pourtant j’ai parfois le sentiment d’en dire trop, rien que dans ce billet, tiens !

Il m’arrive rarement de lire d’autres critiques que les miennes et surtout j’ai cessé de lire les critiques avant de voir un film. Je veux en savoir le moins possible, juste y aller par envie pour un sujet, un lieu, un acteur, une actrice, un réalisateur… Et de ce fait, quand je vais écrire un billet sur une oeuvre, je ne vais pas en dire trop. Je ne veux surtout pas dévoiler plus que le synopsis disponible, qu’il m’arrive même de reprendre. Mais il y a aussi des bandes-annonces qui sont là pour ça. Malheureusement, la mode actuelle est d’en montrer beaucoup trop. Je vois régulièrement des « trailers » qui montrent une version accélérée de l’intrigue du film, comme la quatrième de couverture d’un livre qui raconterait le résumé de l’histoire. Comme elles sont réalisées à la demande du distributeur par une autre équipe, on trouve parfois des catastrophes bien loin de l’esprit du film voulu par le réalisateur. Le pire est quand il n’y a que deux scènes pour sauver un film, deux scènes inclues dans la bande-annonce. Typique de beaucoup de comédie, non ?

Le critique et sa cible dans une réconciliation difficile… (Les Duellistes de Ridley Scott, 1977)

En ce moment, pour tout vous dire, je relis un célèbre livre d’entretien entre un réalisateur anglais et un réalisateur français admiratif du premier. Je l’avais lu il y a 20 ans dans une autre édition et je suis heureux de le relire. Ici, les films sont évoquées brièvement pour l’histoire puis les deux hommes parlent de quelques scènes, anecdotes, secrets de tournage, … Il n’y a pas une dissection de l’œuvre à l’excès comme il m’arrive de voir chez des cinéphiles qui pensent plus à eux qu’à l’œuvre. Ici le but est de comprendre le travail mais en donnant aussi envie de voir le film autrement, de comprendre ce qu’a voulu dire le réalisateur avec parfois des aveux d’échecs. C’est en cela que ce livre est fabuleux et n’a aucunement vieilli… Ni même les films, d’ailleurs, que je traiterai un jour ici. Alors, évidemment, quand je me lance dans une chronique, j’ai cette contrainte que je me donne en fond, et je dois me contenter de peu d’analyse de l’œuvre, contrairement à d’autres de mes collègues qui en feront des tonnes jusqu’à parler de scènes en particulier. Il y a d’excellents livres pour les étudiants en cinéma pour cela mais ce n’est plus de la critique cinéma, c’est de l’enseignement. Comme en plus, les goûts et les couleurs peuvent varier selon les personnes, je sais que tout le monde ne cherche pas la même chose que moi dans une séance cinéma. Je lisais récemment les avis sur Alibi.com et c’était frappant de voir que des personnes aiment ce film car il les détend et ne les fait pas réfléchir : Une autre conception qui explique aussi la profusion de films à effets spéciaux et comédies potaches au box-office.

Et puis, il y a une position qui me dérange toujours dans la critique, c’est de se mettre soi-même sur un piédestal, à juger l’autre sans essayer de faire soi-même. La semaine dernière, je parlais des pyramides et d’un côté comme de l’autre, il y a ce sentiment : L’auteur se considère parfois comme le seul à pouvoir comprendre ce qu’il a fait, oubliant qu’il faut que le spectateur/lecteur puisse aussi comprendre. Et le critique se considère trop souvent comme supérieur au tâcheron qui a commis un film de commande, le blockbuster, ou même le film d’auteur pédant. Le dialogue n’est pas possible et si la critique consiste à dévoiler trop de l’oeuvre au point que l’on ne puisse plus y prendre de plaisir, c’est une mauvaise raison de la faire. Il faut faire preuve d’humilité, de compréhension, même dans le cas de choses qui nous dépassent. Si je n’avais pas aimé les Tuches 3 ou 4 (j’ai arrêté de compter), c’est plus à cause de spectateurs pires que les personnages que contre le film lui-même qui tente de faire le job. Ce n’est juste pas mon goût. Mais il y a aussi le critique « vengeur masqué », la plume sous pseudo qui vient assassiner et faire sa loi et qui n’a pas attendu Internet et les réseaux sociaux pour exister. Souvenons nous des critiques contre les Balzac ou Baudelaire de l’époque, pas toujours à fleuret moucheté.

Humidity de J.M. Basquiat 1982

Je préfère partager les émotions, et j’ai bien du mal à en trouver dans un enième spiderman, malgré tout l’attachement pour ce personnage. J’ai sans doute aussi arrêter les séries car à un moment je regarde ça mécaniquement, juste parce qu’on me pousse à connaître la suite, on me perd dans des méandres de scénarios inutiles, bref, je surconsomme mon temps. Je parlais de cela chez Tigger Lilly, … Il n’y a sans doute ici qu’un cinquième à un dixième de ce que je peux voir et lire dans l’année. Déjà parce que je ne mets que ce que j’aime. Mais en plus, il faut vraiment que je sois ému, dans tous les sens du terme. J’ai repris la lecture de vieilles séries de BD, par exemple et sur plus de 50 tomes, je ne parlerai au mieux que de 5 tomes. Sur les vieux films, qui vont reprendre du service cette année, je me suis posé la question de faire un peu plus long ou pas. Si je considère que le lecteur les a déjà vu, pourquoi pas et si je faisais un article sur la Grande Vadrouille, je pourrais m’amuser à analyser un peu plus. Mais ça me paraît assez inutile car je préfère parler de la joie ou de la tristesse que m’apporte la re-vision de ce film, ou montrer qu’on peut le voir autrement que le gros succès populaire multi-rediffusé. Rien qu’avec cette phrase, peut-être que tu t’interrogeras, lecteur, sur mon choix, non ?

Cet homme est un anonyme…

Aujourd’hui, on crie Haro sur le Pseudonymat, même au plus haut de la pyramide. (voir cet édito de T. Legrand). Tout vient aussi de l’utilisation que l’on fait de la parole, pas forcément de son identité. Certains se font des noms en disant des insanités sans pseudo alors que d’autres mènent une « double vie », jusqu’à une sorte de schizophrénie. Si j’utilise un pseudo, il y a plusieurs raisons que j’ai déjà évoquées par ailleurs. Le fait de parler d’un secteur d’activité dans lequel on travaille en restant neutre est compliqué. J’essaie de garder un œil critique sur mon environnement de travail, sur les produits issus de mon employeur, en équilibrant aussi cela vis à vis des concurrents, du monde extérieur, etc. Je ne dois pas dévoiler de secrets non plus mais aujourd’hui, il est compliqué de concilier la R&D et une vie numérique pour pleins de raison liés à la sécurité. Mais bon, au delà de ça, le mélange des genres est de moins en moins accepté dans notre société. Il y a toujours des gens pour ne pas écouter une personne à cause de son métier ou d’opinions affichées. Si je fais abstraction des opinions politiques de mes collègues dans le relationnel ou dans les affinités que je pourrais avoir, c’est loin d’être partagé et dans une relation hiérarchique non plus d’ailleurs. Alors je m’en prémunis, tout en sachant que certains connaissent les deux côtés (je leur fais confiance….) et qu’il est relativement aisé aujourd’hui de faire un profil « numérique » d’une personne à cause de toutes les traces que nous laissons ou des liens entre nos connaissances. Quand je vois les quelques problèmes qu’a pu avoir l’ami Frédéric en ne parlant que de logiciel libre sous son vrai nom (non, en fait c’est un pseudo :p ), j’imagine d’autres dérives. J’ai déjà parlé de la paranoïa et du piège que nous avons tissé nous même depuis bien des années.

Mais comme toujours, on utilise des cas particuliers pour justifier une interdiction générale. Les excès de certains sont toujours utilisés par l’extrême inverse pour interdire « pour le bien de tous ». Il faut bien avouer qu’agir dans l’anonymat « supposé » (car à moins d’être très très protégé, on sera retrouvé…) fait tomber des barrières morales mais ce n’est pas la cause racine. J’entendais moins certains discours racistes, sexistes autour de moi auparavant mais j’ai aussi changé de milieu, plusieurs fois, en m’apercevant qu’il suffit d’un ou deux individus pour libérer la parole. Il y a ceux qui laissent dire, sourient, et ceux qui suivent. Rares sont ceux qui s’opposent, même avec diplomatie dans un effet de groupe. Tous les réseaux, forums, groupes que l’on montre du doigt sur la toile ne sont finalement que des extensions plus massives de ce que je décris dans la vie réelle. Là encore, je ne suis pas pour trop en dire sur les deux plans vie personnelle – vie professionnelle. Je pourrais parler de quelques mouvements sociaux dans de grandes usines dans les années 1980 à 2000 où la violence était utilisée côté syndicat ou entreprise pour faire pression dans la vie personnelle des employés. J’espère ne pas revivre ça mais quelque chose me dit que ça pointe le bout de son nez.

Ne pas en dire trop, c’est aussi éviter les jalousies, ce sentiment cause de beaucoup de conflits humains. Imaginons que je vous dise que je suis ouvrier sur la chaine et que je vous tienne un discours sur le partage des ressources et imaginons que mon jumeau patron d’une grosse entreprise vous tienne le même discours. Même avec l’utilisation des mêmes mots, une partie des auditeurs ne percevra pas le même message. Pourtant, on laisse inconsciemment la personnalité de celui/celle qui parle interférer dans notre perception du discours. Malheureusement, les pires extrémistes, dictateurs, tortionnaires sont capables aussi de dire des vérités, de donner de bonnes idées dans un flot de haine. Mais il faut se méfier également du discours policé qui cache des dérives extrêmes, qu’elles soient politiques ou économiques. Un simple acteur d’Hollywood peut cacher un establishment qui promotionne des dictatures ailleurs dans le monde, par exemple…Eux aussi savaient ne pas en dire trop et face à cela, il n’y a que la curiosité et la recherche de la vérité.

Que toi, lecteur, tu tentes de savoir qui je suis, d’où je viens, mon milieu familial, etc…. ça peut te passionner, mais ça ne changera pas forcément grand chose, si ce n’est te dissuader de me lire, ha ha. Mais aller voir de manière systématique un peu plus sur certains interlocuteurs ne peut jamais faire de mal. Ainsi on affichera « économiste » sans parler de son et ses employeurs, ses think-tank dans articles et interviews. On omet souvent de parler de la carte syndicale de tel ou tel intervenant (FNSEA, MEDEF, VIGI, …. j’en passe de tous bords ). Ce n’est pas que ce que cette personne dira soit faux mais il faudra contrebalancer par un avis inverse, plus neutre. Ainsi, si je prends le cas qui passionne les foules (!!), le Venezuela, il est difficile de se faire un avis sur la situation sans que ça ne soit très militant. Et au Venezuela même, il y a un choix qui ressemble à la peste et au choléra… Rares sont les interlocuteurs pertinents et neutres sur le sujet finalement, entre chavistes et pro-USA. Comme le disait une intervenante d’Amnesty international chez Pascal Boniface, sur le sujet, il est difficile de faire la part des choses dans un pays très polarisé et aux droits humains (notamment alimentaires) très touchés. Mais la plupart du temps, ce sont quelques faits qui remontent dans les informations, comme l’inflation, la famine, les migrations, les arrestations arbitraires, conséquences d’autres faits dont on parle peu ou pas dans cette actualité, puisque c’est … du passé, alors que pourtant, mis en parallèle d’autres faits, cela aide à comprendre des erreurs de gestions, des luttes d’influence, etc.

Aujourd’hui les algorithmes ont une part importante dans l’actualité sur Internet. On se retrouve dans le paradoxe de parler de ce qui fait parler pour ceux qui ont envie de nous lire. Même au niveau de mon modeste blog, je pourrais faire le choix de ne parler que des sujets qui marchent : Tests comparatifs sur Android, comparatifs de distributions, de clouds, ou de SUV (!). Je n’ai pas envie de tomber dans le travers du « marronnier » à répéter des sujets chaque année et de « trop en faire », plutôt que trop en dire. Lorsque je changerai certains matériels, certains services, peut-être reviendrai-je sur ces sujets déjà traités. En attendant, je préfère revenir à certaines passions et laisser faire le hasard. Un sujet ressort pourtant souvent, c’est cette recherche de la vérité qui devient de plus en plus difficile et dont je ne sais quelle forme serait la plus efficace. (C’est d’autant plus complexe qu’on ne sait à qui faire confiance avec les lobbying dans le milieu scientifique.) On ne peut pas mettre tout sur le dos des outils et robots en oubliant les humains qu’il y a derrière….et devant l’écran. Comme dit le dicton, c’est entre l’écran et la chaise qu’il y a souvent problème. Il y aura toujours d’incurables paranoïaques complotistes qui viendront polluer toute conversation, dont certains ont trouvé justement un créneau lucratif, plus qu’idéologique. La vérité est forcément moins vendeuse que le scandale du complot. Avec en plus une défiance des médias (qui ont beaucoup fait aussi pour cela en mettant plus en avant l’éditorialisme plutôt que le journalisme…), il devient difficile de citer une référence qui ne donne pas le flanc à la critique. Entre ne pas afficher la couleur pour ne pas être critiqué et trop dire de son pédigrée pour être crédible, il n’y a pas de solution miracle. Et c’est là qu’il y a importance à sourcer tout ce que l’on dit, à citer méthodiquement de qui viennent les informations, et surtout de s’assurer qu’elles ne sont pas déformées.

Sur son dernier article, Dada pose le problème autrement en parlant de « Hacker le grand débat ». Aujourd’hui on parle de capter la vérité et de savoir l’écouter. Il n’y a pas une vérité unique dans ce pays et qui fera facilement consensus mais on peut s’interroger sur la transparence de la synthèse. Chantal Jouano, mise « apparemment » sur la touche pour un problème de salaire, avait peut-être mis aussi le doigt sur un problème et annonce n’avoir aucune confiance dans ce débat. On peut voir cela sous la forme du ressentiment, de la rancune mais se dire quand même qu’un faisceau de preuves s’installe. Là où je reviens sur ce que dit Dada, c’est qu’avec des relais « libres », transparents, il y aurait pu avoir une réponse à ce complotisme ambiant. Mais on parle plus facilement d’un recours à des offres privées, soit-disant neutres mais dont l’opacité n’est pas une réponse acceptable dans notre ambiance sociétale. Le piège est aussi d’avoir une participation importante à ce processus collectif, qui légitime cela et que le contenu soit mal utilisé. Je ne comprends déjà pas comment on peut faire le tri entre des remontées individuelles et des remontées collectives de groupes peu représentatifs et dans lesquels il peut y avoir déjà des gens qui ont fait des réponses individuelles. C’est dans ce sens qu’une plateforme libre, transparente avec une garantie d’une identité numérique, manque clairement aujourd’hui. On voit par ailleurs que dans le processus Parcoursup, des algorithmes de tris sont utilisés localement sans précision des paramètres utilisés, donc imagine ce que ça peut donner dans cette cacophonie. Alors qu’on se méfie déjà du vote électronique, il reste à inventer le débat citoyen à l’ère du numérique et des réseaux sociaux. Que dire pour prouver cette identité qui ne sera stockée quelque part ? Il y a des réponses techniques qui existent que nous utilisons dans les emails chiffrés, si je simplifie les choses, mais comment rendre cela accessible à tout citoyen jusqu’au moins « branché » tech, en garantissant les libertés individuelles ? Je crains qu’on propose de recréer un jour un facebook du gouvernement, avec les dérives qui vont avec, puisque l’outil a prouvé sa facilité d’utilisation (et son opacité dans les réglages). Pour l’instant une partie de ce débat est bien traitée par une société privée, déjà pointée du doigt par l’April et la Quadrature.

Car aujourd’hui, nous sommes tous fichés quelque part. Des organismes publics vendent nos coordonnées, avec quelques données (anonymisées plus ou moins bien) pour arrondir les fin de mois avec comme raison : le déficit … On reçoit de plus en plus d’appels robotisés, pendant vocal du spam internet, mais aussi du phishing. J’en viens à filtrer tout dans tous les sens, attendant un éventuel message vocal pour m’apercevoir que c’est juste quelqu’un qui a changé de numéro. Donc même en faisant attention, il y a toujours des failles qui nous définissent. Je vous passe même le cas de pseudo-sciences comme la graphologie qui promettent de donner un profil psychologique, surtout que l’on écrit de moins en moins de manière manuscrite. Mais quand on demande de plus en plus de prouver notre identité dans ce monde numérique, il reste à garantir une frontière entre cette sphère privée et cette sphère publique/officielle. Je n’aimerai pas qu’on nous tatoue un QRCode à la naissance un jour avec toutes les dérives possibles. Sans doute est-ce là que des outils « libres » ont leur place à prendre plutôt que cette tentative vaine de lutter contre des GAFAM devenus surpuissants (à moins qu’on leur fasse subir une nouvelle loi antitrust) et qui feront trainer tout recours judiciaire comme Monsanto pour le Glyphosate. Oserai-je dire que le sujet de l’identité numérique est une bombe à retardement ?

3 réflexions sur « Réflexion : Ne pas en dire trop… ? »

  1. Je pense que tu t’en sors pas trop mal dans ton exercice et je dirais que « Point trop n’en faut » devrait être une devises à mettre en pratique le plus souvent possible.
    A pluche.

  2. Je ne chronique pas non plus tout les objets culturels qui me passent entre le mains (ou devant les yeux) mai s par contre cela me frustre beaucoup 😥 D’où l’instauration des billets mensuels récapitulatifs.

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