Réflexion : Perte de savoir

De jour en jour, de mois en mois, je constate une insidieuse perte de savoir dans l’activité industrielle. Je le constate autant en voyant partir des personnes particulièrement pointues dans leur domaine qu’en regardant la qualité des productions et les manques en service aujourd’hui.

Je ne vais pas parler des nombreux « indicateurs » internationaux qui montrent les failles de l’enseignement, et surtout scientifique, en France, que l’on compense pour l’instant par des publications scientifiques de qualité ou des dépôts de brevet. On se rassure comme on peut… Je ressens moi même le syndrome de l’imposteur parce qu’avec le temps, le savoir qui m’est utile ne m’est pas venu par l’enseignement, ni même par les formations internes mais par mon intérêt personnel et ma curiosité. Si j’ai eu quelques exemples me prouvant le tort que j’ai à penser comme cela, il reste aujourd’hui difficile pour moi de trouver des interlocuteurs compétents dans mon domaine d’activité… Du moins dans une vision pragmatique. Car le savoir est une chose, l’application en est une autre et j’ai souvent affaire à des théoriciens qui ont du mal à comprendre les contraintes de terrain.

Car savoir faire est une chose, savoir faire faire en est une autre. Je peux écrire toutes les méthodologies possibles et imaginables, si je n’ai personne de compétent pour les appliquer, ça sera difficile de sortir quelque chose de bon. Il faut alors donner de soi, former, reprendre les bases mais là aussi, c’est une énergie consommée pour un résultat trop aléatoire. Mieux vaut aller par pallier. Il se trouve qu’il y a quelques années, des gens au dessus de moi ont trouvé intelligent de sous-traiter des activités et évidemment ont pris l’offre la plus alléchante, sans trop se poser la question de la qualité de prestation, de la formation des gens qui allaient travailler. Ils ont pris les jeunes issus d’écoles et différentes personnes qui étaient sur d’autres activités n’ayant rien à voir et en voiture…. pour s’apercevoir quelque mois plus tard que c’était du n’importe quoi. Personne n’avait alors pensé à transmettre le savoir entre ceux qui faisaient avant et ceux qui allaient le faire car ce n’était pas un savoir enseigné dans une école, sinon celle du terrain.

Dans mon métier de la métrologie, c’est encore plus flagrant. J’ai de plus en plus de mal à faire faire des raccordements métrologiques aux étalons nationaux par des laboratoires situés en France. Il n’y a quasiment plus qu’un sous-traitant généraliste qui, évidemment, a gardé ce qui était le plus rentable, le plus généralisé dans les prestations proposées. Dès que c’est du spécifique ou que c’est trop pointu, ça part directement chez le constructeur, souvent à l’étranger et la prestation est rarement à la hauteur, malgré toutes les promesses d’un système qualité audité au préalable, accrédité (j’ai un avis très personnel sur ce sujet). Je ne compte pas les réclamations que je dois faire sur ces co-traitances, comme on dit. Pour comprendre les documents, il faut souvent parler en anglais, parfois même en allemand puisque l’Allemagne se taille la part du lion dans ces prestations avec son tissu de PME autour des grandes entreprises leaders de l’industrie lourde. Concentration d’un côté face à réseau de compétence, cherchez l’erreur.

Il est pas beau, le capteur refroidi ?

Dernièrement, pour un type bien spécifique de capteurs, j’ai été jusqu’à demander au plus haut niveau des laboratoires français, sans succès. Ça n’intéresse personne d’avoir une méthodologie spécifique pour un ou deux capteurs étalons par an, alors que le constructeur lui peut se permettre…. surtout de vendre une prestation non conforme aux standards internationaux, d’ailleurs ! Finalement, je vais employer une toute autre méthode basée sur l’expérience mais cela n’arrivera pas au même niveau de qualité que ce que j’avais prévu avec un plan d’expérience déjà bien ficelé. Et surtout, cela va prendre énormément de temps, même si je n’aurai pas à refaire cette longue procédure chaque année. Pour cela, je m’appuierai heureusement sur des compétences internes, du savoir encore présent car non externalisé, mais il aurait pu, ou les personnes auraient pu avoir envie d’aller voir ailleurs.

On en vient à spécialiser tout et se replier sur « le coeur de métier » (mot compte triple chez les décideurs). Ainsi l’informatique est sous-traité à des spécialistes qui ne connaissent rien au métier de l’entreprise, cette entreprise n’ayant plus de compétences non plus en sécurité informatique, par exemple, ou de moins en moins. Cela peut aboutir à des dialogues de sourds et des contrats passés contre toute logique, malgré les avis techniques. Cela vaut pour des choses plus évidentes comme l’entretien des parcs et jardins, la restauration, mais aussi pour la maintenance des installations….même de la climatisation où le prestataire choisi n’a aucun matériel pour régler d’anciennes installations. Donc on change tout ou on coupe tout. Le recours à la co-traitance (ou sous-traitance de deuxième rang) est oublié, curieusement, car c’est forcément trop cher pour le sous-traitant dans son contrat et pour l’entreprise. Donc on se retrouve avec une perte… de savoir, de service. L’exemple de cette dérive, c’est le nucléaire !

Superphenix… ou quand l’EPR renait de ses cendres

L’EPR de Flamanville montre justement ce que la perte de savoir et la désindustrialisation a créé. Areva a aussi suivi ce même chemin avec du recours à la sous-traitance pour beaucoup de choses et une perte de savoir. N’ayant pas eu de chantier de centrale pendant un moment, le savoir-faire technique des sous-traitants est parti, puisqu’il n’y avait plus de besoin. Pour les chantiers à l’étranger, c’est la même chose car il n’y avait pas le tissus industriel nécessaire pour répondre à des besoins très pointus. Aujourd’hui, on refait et on refait encore avec un coût astronomique mais je ne suis même pas sûr que l’on pérennise le savoir acquis dans ces expériences malheureuses pour éviter de refaire encore n’importe quoi dans le futur… S’il y a un futur pour le nucléaire (apparemment le gouvernement réfléchit à 6 réacteurs quand rien ne prouve encore les performances du premier !).

Les chiffres que l’on donne sur la désindustrialisation sont assez terribles, la France semblant maintenant la plus impactée. J’ai entendu 3 millions d’emplois perdus en 40 ans, ce à quoi on pourrait me répondre qu’il y en a eu d’autres de créés dans des secteurs d’activité plus récents. C’est vrai que la sidérurgie, par exemple, les industries liées au charbon, n’avaient honnêtement pas un grand avenir sans faire évoluer les choses, sans prendre en compte que les clients ne sont plus non plus au même endroit. Mais si on oriente plus facilement dans ce qui fait de la thune (écoles de commerce, trading…), rien ne semble attractif dans ce qu’il reste d’industrie de pointe. La plupart des collègues partis de mon secteur se retrouvent dans… l’armement ou en périphérie de cette activité. L’activité informatique elle-même a trop longtemps été tirée par le web, mis à toutes les sauces, souvent les mauvaises, quand on voit tous les sites aux ergonomies pourries, aux scripts et applets flash qui traînent et sont encore créés, quand on voit les lacunes sécuritaires d’un secteur d’activité qui évolue vite en étant très exposé. Ouf, ce n’est pas mon job mais j’en vois l’impact indirect dans les développements soft des véhicules, des passoires souvent, dans les développements soft des bancs d’essais et matériels de mesure. Je trouve encore des interfaces qui sentent bon le Windows 3.11 !

Mais plus proche de moi, il y a eu le beta-test dont j’avais parlé dans un lancement logiciel dans mon travail. 4 mois après le lancement, nous sommes encore loin du but avec une reprise des données plus catastrophique en production que dans le beta-test, ce que je n’arrive pas à comprendre. Les fonctionnalités manquent encore pour au moins faire la même chose et les promesses d’améliorations tardent à venir. Pourquoi ? Parce que l’on a trouvé bon de confier le suivi de cette transition à des apprentis qui malgré leur bonne volonté, n’avaient aucune connaissance des pratiques et de la culture d’entreprise dans cette activité. Parce que les chefs de projets sont partis à la retraite avant la fin, sans être remplacés. La charge de travail avait été sous-estimé encore une fois. J’ai aussi ce type de sous-estimation dans mon activité qualité où il y a trop d’inconnus pour définir l’enveloppe humains/jours nécessaire.

Source : https://www.ladocumentationfrancaise.fr/cartes/territoires-et-amenagement/c001546-l-industrie-en-france-en-2013

Avec les chiffres du chômage, on parle beaucoup des emplois non pourvus et de l’incapacité du système éducatif à former les bonnes personnes (NdR : ne comptons pas sur le ministre Fétide Addams pour changer cela, ça sera plutôt l’inverse). On se renvoie la balle, finalement. Le temps de réaction du système éducatif sera toujours trop long pour répondre à un besoin si on ne sait déjà pas où l’on va (NdR : Fétide ne sait pas…). Si on regarde par exemple le basculement de l’automobile du thermique à l’électrique, ça tient presque de l’improvisation politique, tant on ne sait pas encore fournir l’énergie, la distribuer, ne pas trop polluer en le faisant, expliquer les contraintes et usages, et surtout comprendre les différences entre un moteur électrique industriel et un moteur électrique automobile. L’industrie cherche des licornes dans ces demandes d’emploi et elle ne les trouvera pas. Il faut trouver surtout des personnes curieuses, aptes à apprendre et y mettre du sien pour les former à son activité, les payer correctement…tout comme les formateurs et enseignants. Je n’ai pas l’impression que l’on forme des gens ouverts, curieux d’un côté et que l’on réalise le temps nécessaire pour former une personne à l’activité.

Je suis ministre et je vais sauver le monde !

J’ai eu quelques exemples d’ingénieurs venus terminer leur formation avant le diplôme, ou bien débuter dans le métier avec un bureau d’études, ces nouveaux esclavagistes de la recherche et développement. Il y en a certains qui sortent du lot, heureusement mais beaucoup restent juste de simples exécutants sans imagination qui ne cherchent qu’à appliquer des méthodes toutes faites sans les comprendre et les faire évoluer. Avec un niveau bac+5, on attend évidemment autre chose… La plupart des activités sont accessibles à un bon technicien…d’avant. Mais d’un autre côté, on a tellement banalisé le diplôme d’ingénieur qu’on a nivelé par le bas les conditions d’accès. Beaucoup considèrent même qu’ils ne doivent surtout pas mettre les mains dans le cambouis, faire de la technique qui salirait leur joli costume. A l’opposé, j’en ai qui seront toujours près à faire eux-même, parfois à l’excès parce qu’ils adorent la technique. Eux partageront plus facilement leur savoir par contre mais ne sont pas forcément dans le moule attendu par les ressources humaines. Entre les deux, il y a ceux qui veulent faire de la technique mais ne savent pas manager, organiser, gérer… On croit que c’est inné ou qu’il suffit de recettes venues d’ailleurs ?

Entre la recherche de rentabilité immédiate qui mène à sous-traiter au plus bas coût tout ce qui ne semble pas essentiel et des filières moins attractives où l’on ne trouve plus grand monde d’ouvert, le tableau est plutôt grisâtre. J’ai parfois cette impression d’une Angleterre des années 80 qui se désindustrialisait à marche forcée pour des raisons asses similaires. Si le taux de chômage a rebaissé ensuite, si certaines activités et technologies ont été créées, il y a eu un gros trou d’air de 20 ans et aujourd’hui on ne peut pas dire que l’Angleterre soit très attractive industriellement ou même très exportatrice par rapport à des pays comparables. Ce qui est fait en terme de destruction (je pense par exemple à Alstom) ne se rattrapera pas immédiatement en France non plus. Sortir du modèle de la rentabilité financière immédiate pour avoir une vision industrielle au delà de la grosse entreprise seule est impératif. Aujourd’hui, une multinationale dépend d’un tissus de sous-traitants, qu’elle emmène parfois dans ces implantations extérieures. Mais encore faut-il ne pas brader son savoir et continuer à transmettre, partager ce qui ne se fait pas qu’en « Digital », comme on le croit trop aujourd’hui. Il y a besoin de relations humaines, tout simplement dans le savoir. Et puis, il y a le fait qu’en France la part des dividendes dans la redistribution des richesses créées n’a jamais été aussi élevées, plus élevée que la moyenne de l’OCDE. Et ça ne sert aucunement à investir dans le savoir… J’espère être loin quand il sera trop tard.

4 réflexions sur « Réflexion : Perte de savoir »

  1. « la France semblant maintenance la plus impactée » je pense qu’il y a une petite coquille dans le texte.
    J’ai vu un petit dessin de Pinel qui me plaît beaucoup car on y voit  » l’attachement » à la source électrique.

    Cette perte de savoir est générale et dans tous les corps de métiers.
    A pluche.

    1. Corrigé… et même le boulanger est touché quand on voit le pain que l’on trouve aujourd’hui malgré ou à cause du progrès technique. Cela dit on en veut à toute heure aussi.

      1. Mon boulanger est ouvert de 6h30 à 13h, il suffit de s’organiser pour avoir du pain.
        A pluche et bon congé de fin de semaine.

  2. Bonjour,
    Du vécu… boîtes dirigées par des financiers. Sentiment de gâchis, gaspillage de ressources, jeunes ingénieurs frustrés et/ou incompétents à leurs postes. Remplacements qui se font sans recouvrement, travail dans la débrouille hors process….

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