Roman-Feuilleton : Ba – Episode 3

Résumé de l’épisode précédent : Jeune employée de la firme de cosmétique NewEra au Vietnam, Ba vient d’apprendre une nouvelle après avoir passé une nuit fort agitée…Pendant ce temps, Marie est sélectionnée dans un curieux entretien en France.

Chapitre 3

Saigon, Vietnam

La nouvelle a plus que surpris Ba dans ses préparatifs matinaux. Elle qui regarde d’habitude distraitement son écran, a parcouru la dépèche avec attention, au risque de se mettre en retard. Une histoire de suicide mais on soupçonne un assassinat, cette fois. Mais en employée consciencieuse, Ba se rend à son travail, dans une de ces nouvelles zones de recherche, construites en périphérie de Saigon. Ces territoires ont été gagnés sur les marécages du Delta du Mekong et remplacent les rizières et cultures maraîchères d’autrefois. En prenant le métro qui devient aérien en sortant du centre ville, Ba regarde ce qu’il reste de nature dans cette immense mégalopole. Son grand-père, avant son décès il y a 3 ans, lui racontait sans cesse sa jeunesse dans le Delta. Il aidait ses parents dans les champs de durians, de bananes et de pamplemousses. Il pouvait rester perché des heures dans un cocotier, pendant que tout le monde le cherchait. Ainsi, il dominait les terrains avoisinants et s’imaginait voler. Et lorsqu’il regardait le fleuve, c’était pour deviner la provenance des barques et barges qui le parcouraient, ou même leur cargaison. Avec le peu d’argent qu’ils avaient, ils ne pouvaient que prendre le train ou bien le bus, pour retrouver le reste de la famille, native du centre du pays. Et encore, pour le train, ce n’était pas les rutilantes lignes à grande vitesse dotée de la technologie japonaise. Il s’agissait de vieilles lignes secondaires, les seuls que les travailleurs pouvaient s’offrir. Pour le bus, ce n’était pas non plus les lignes automatiques de l’autoroute Nord-Sud-Express mais des bus coréens aux chromes exubérants et conduits par des humains. L’avion restait encore un luxe pour les paysans mais il rêvait de pouvoir le prendre un jour. Ba repensait souvent avec émotion au jour de l’enterrement de son grand-père. La veille, il avait enfin réalisé son rêve… de manière posthume puisque son cercueil avait transité en avion. Pour des raisons sanitaires, en fait puisque la compagnie de chemin de fer (qui n’avait plus rien de fer) refusait de tels transports. Les drones volants de UPS étaient mandatés par l’état pour de tels rapatriements. La famille suivait par les moyens qu’elle pouvait s’offrir, par contre.

Pourtant, avec leurs métiers, les enfants et petits enfants pouvaient se permettre, maintenant, de prendre l’avion une fois par an, pour la traditionnelle réunion de famille du Têt. Là encore, l’automatisation et la rapidité des transports avaient rendu l’aérien compétitif, dans un relatif confort puisqu’il ne fallait qu’une heure pour parcourir les 500km qui les séparaient du coeur de la famille. Relatif confort car ce n’étaient que des vols automatiques avec des sièges plus proches des strapontins dans la même soute sans hublot où transitaient aussi des marchandises. Les plus riches utilisaient des jets individuels bien plus rapides et qui les déposaient directement chez eux et pas dans les aéroports dits « publics » repoussés en périphérie des villes. Le transport aérien était d’ailleurs un vrai problème dans les agglomérations. L’état avait du définir des strates pour les différents trafics : En bas les taxis et bus roulant ou YL pour Yellow Layer, puis au dessus les moyens collectifs aériens de la ville de la même couleur. Au dessus de cela était la Strate commerciale pour les drones de livraison de marchandise. On l’appelait aussi souvent la BL pour Brown Layer et non la Blue Layer qui avait été définie au départ, …à cause de la couleur des drones d’UPS. Et puis au dessus venaient tous les moyens individuels privés, la GL pour Gold Layer, parce que souvent les moyens de transports brillaient de milles feux avec leurs chromes, dorures et ornements.

Ba était très loin de tout cela dans ses déplacements et elle repensait plus souvent à ces récits du grand-père. Mais des souvenirs de jeunesse de son aïeul, il ne restait plus de trace dans cette banlieue de plus en plus grise, bien loin des lumières et des couleurs exubérantes du centre-ville. Ba aurait pu habiter dans ces quartiers construits aussi vite que le développement du pays le commandait; dans cette sorte de muraille de monolithes dont les grilles de protection masquaient même les lumières, la nuit. Elle préférait le centre même s’il fallait se contenter de très peu d’espace. Même si elle était bien plus loin des anciens champs, elle se sentait plus vivante que dans ces villes dortoirs sans âme. Et maintenant, elle devait faire près d’une heure de train et métro pour se rendre dans ce gigantesque complexe de NewEra Cosmetics qui avait enseveli beaucoup des terrains que fréquentait son propre grand père. Elle se sentait plus protégée aussi , en cas de guerre, se disant que les soldats ennemis arriveraient moins rapidement là où elle se trouvait. Le métro, lui même, héritage des années 2010, semblait indestructible. Elle ne connaissait pourtant rien de plus à la guerre et à sa technologie, si ce n’est les quelques armes bactériologiques qu’elle avait étudié lors des cours de spécialisation. Interdites en théorie par les conventions de Damas et Tel-aviv, elles étaient toujours une menace, notamment par des groupes terroristes dans d’autres contrées du monde. Il se disait que NewEra n’était pas forcément innocente dans tout cela. Des rumeurs pour Ba…

La technologie des cosmétique était le nouveau cheval de bataille du pays. Le climat permettait d’excellentes cultures des essences les plus recherchées. On en trouvait non seulement dans le bassin du Mekong mais aussi sur les contreforts de Da Lat, à l’intérieur des terres et jusque dans les montagnes du nord, moins froides que par le passé. Avec une main d’oeuvre aussi qualifiée que Ba pour s’occuper de la transformation de cette matière première, NewEra avait choisi de miser sur le Vietnam. Et l’affaire était très rentable avec la nouvelle classe aisée du pays et de ses voisins, les stars de la chanson et du cinéma. Plus le train se rapproche de « NewEra City », plus les messages publicitaires s’intensifient. Des crèmes, des baumes, des parfums, et même ces nouvelles gélules que la firme vient de lancer pour « Rajeunir de l’intérieur ». Evidemment, Ba ne sait pas à quel produit elle participe dans son activité. Tout ce qu’elle sait c’est qu’elle est un « Rouage indispensable à l’outil de production de bien-être », comme le rappelaient les messages audio et vidéo dans tout le site NewEra. Un message qui finit par faire sourire, par sa répétition et les vidéos d’entreprise très guindées.

Ba a ses repères et elle se lève lorsqu’elle voit les grilles du complexe à travers la vitre salie par les pluies de la mousson. La plupart des employés prennent le train dans son dernier tronçon, vivant dans les villes construites par « NewEra ». Elle n’a pas vraiment d’amis parmi ses collègues, ceux-ci sortant tous ensembles dans ces nouveaux centres de divertissement tous proches des banlieues. Et puis Ba est plus familière de son quartier, qu’elle ne quitte guère, y trouvant le gite, le couvert dans les vieux restaurants des ruelles. Avec la fatigue et des horaires peu adaptés, elle n’a pas vraiment le temps de penser à sa vie privée. Sa seule relation est son collègue Kenny, du département culture. Elle le connaît depuis l’enfance et fut tout surprise de le retrouver à NewEra, alors qu’elle l’avait perdu de vue en partant en ville. Lui était resté dans le delta à cultiver la terre avec ses parents. Maintenant, il cultivait toujours dans le delta ou ce qu’il en restait, mais des fleurs pour son employeur. Elle le voyait assez peu, à part à l’heure des repas et ils avaient l’habitude de se retrouver tous les mercredi. C’est le jour de livraison et de contrôle de la qualité de production. Aujourd’hui, pas de Kenny mais juste des salut à ses collègues, ses voisines de poste de travail, ou d’anciennes voisines parties dans d’autres bâtiments.

En descendant du train électro-magnétique, elle attend la navette qui la mène dans son secteur de l’usine. Le ballet des navettes est bien réglé et chaque groupe se connaît et se reconnaît. Ba a remarqué qu’elle a presque toujours la même position dans la file d’attente sur le quai C5. La semaine dernière, elle se souvient avoir été 3 fois la 7ème personne et sinon elle était 8 ou 9ème. Ce matin, elle est à nouveau 8ème. Ce petit détail et bien d’autres la désespèrent, lui donnant l’impression de n’être qu’un robot, une machine. Et elle accumule tous ces petits détails. Sa place dans la navette ou elle pourrait presque graver son nom, tant elle lui est familière. Toujours le même numéro de navette, sauf dans les rares périodes de maintenance du matériel…. Elle prend elle même souvent le même wagon dans le train, la même place, comme si le changement lui faisait peur. Cet environnement familier la rassure aussi, chaque jour. Elle n’a plus l’angoisse du retard, de l’erreur. Elle n’a jamais osé laisser sa place dans la file ou se presser un peu plus. En fait, elle est exaspérée par son comportement, surtout. Ba se dit qu’à son retour chez elle, elle quitte son habit de robot, dans son petit quartier encore authentique et pas ces banlieues froides, comme des prolongements de l’usine. Mais là aussi, elle ne le quite pas de peur d’aborder l’inconnu. Et la voilà, comme chaque jour de la semaine qui badge à l’entrée, de la même main, d’un même geste et se rend directement à l’atelier où elle travaille.

Mais que se passe-t-il ce matin avec cet attroupement policier ? Ba patiente dans la file de ses collègues et la rumeur parcourt les rangs. Elle a bien vu l’annonce ce matin dans les nouvelles du jour, donc cette présence n’est pas une surprise. Mais elle ne l’attendait pas là, autour de SON bâtiment.A ce qu’elle entend, on aurait retrouvé le corps inanimé de Ming, une jeune fille qui venait d’être embauchée et travaillait à deux postes de travail de Ba. De quoi est-elle morte ? Que faisait-elle là ? Personne ne sait et chaque employé doit maintenant passer à l’interrogatoire avant de reprendre le cours de son travail habituel. Ba voit bien le chef du secteur gesticuler et hurler au fond, près du cordon de police, mais elle n’entend rien de ce qui peut se dire. Elle ne sait même plus à quoi ressemblait vraiment cette jeune fille. Comme elle, comme ses collègues qu’elle salue machinalement, elle n’était qu’un pion, un « Rouage indispensable à l’outil de production de bien-être », se dit-elle en esquissant un sourire. Elle ne pourra pas dire grand chose sur cette Ming…Mais même cela lui fait peur car c’est suspect de ne pas connaître sa presque voisine du même service, non ? Alors elle essaie de se remémorer les rares moments où elle n’était pas les yeux rivés à son travail.

POST SCRIPTUM : A partir du prochain épisode, je mettrai en ligne le roman en format numérique. Préferez-vous un epub par chapitre, un pdf, ou la globalité avec mise à jour régulière ? Exprimez vous par commentaire.

3 réflexions sur « Roman-Feuilleton : Ba – Episode 3 »

  1. Un epub en pdf dans sa globalité en mise à jour régulière 🙂 pour moi.
    Sérieusement je trouve le pdf passe-partout (pas celui de Fort Boyard) (ni cette grande scie qu’on utilise à deux) mais j’ai bien peur que tu perdes un lecteur avant la fin.
    A pluche

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