Roman-Feuilleton : Ba – Episode 9

De retour à son travail et interrogée par la Police après le présumé suicide d’une collègue sur son lieu de travail, Ba trouve un curieux objet avec son chef M. Minh. Ils décident finalement d’aller voir le lieu que leur indique le message contenu dans l’objet. (7 premiers épisodes en pdf)

Après cette nuit agitée, Ba se rend à son travail pour rejoindre M. Minh. Ils doivent prendre une navette de NewEra jusqu’à la gare du train qui dessert Quy Nhon. M. Minh a beau pouvoir faire ce genre d’expédition, il a un budget limité et on lui refuserait l’utilisation des navettes automatiques volantes (les NAV) de NewEra. Et puis ce serait laisser trop de traces aussi pour leur destination et leurs déplacements futurs. Ba est à la fois excitée de ce « voyage » et inquiète, passant son temps à regarder le peu de voyageurs présents si tôt le matin. Arrivée sur le lieu de rendez-vous, elle est encore une fois surprise de voir apparaître M. Minh comme s’il venait de nulle part. Il n’a pas sa tenue habituelle mais un costume discret comme n’importe quel homme de son age. Ce choix de la discrétion, Ba l’a fait aussi à sa manière, se contentant de bonnes chaussures en se disant que cela pourrait être nécessaire. Elle a aussi quelques vêtements de rechange dans son petit sac à compactage intégré qui se morfondait dans un placard depuis quelques années. Minh a préféré une sorte de sac à dos sombre au tissus élimé comme s’il avait été traîné sur le sol. 

  • Bonjour, partons tout de suite, ça nous évitera de croiser trop de monde. La navette est programmée pour une autre destination que la gare, nous terminerons à pied.

Ba n’a pas prononcé un mot qu’elle se retrouve déjà dans le véhicule qui démarre dans son sifflement caractéristique. Elle se dit qu’elle aurait aussi pu le rejoindre à la gare pour éviter tous ces transports inutiles mais cela aurait paru anormal. Minh semble absorbé par une profonde réflexion durant ce trajet. Il ne regarde ni Ba, ni le paysage de cette ville qui se densifie et se réveille. Les lumières nocturnes laissent place à l’atmosphère bleutée du matin.  Ils sont déposés enfin dans le quartier financier de Saigon, non loin du siège de …. NewEra. Mais au lieu de s’y rendre, ils empruntent un des tubes piétons qui se rendent vers la gare centrale. Les tapis mécaniques se succèdent et les emportent dans les profondeurs de cette ruche qui brasse chaque jour des milliers de travailleurs et habitants.

Les anciens trains de technologie japonaise ont fait place à de rutilants hyper-trains qui sont alignés dans le terminal sous-terrain. Dans leur tube de béton et de verre, on ne distingue que la tête en forme d’obus en bout de quai au fond et les différentes caméras de contrôle, ainsi que les portes et sas d’entrée des voyageurs. Ba et Minh badgent au point de contrôle qui leur indique ensuite le chemin vers leur place attitrée. Minh a l’air d’avoir ses habitudes alors que c’est une première pour Ba, un peu surprise par l’allure du wagon. Il n’y a pas de fenêtres vers l’extérieur mais en entrant, ce sont bien des hublots qui jalonnent à droite et à gauche l’ensemble de l’habitacle, donnant l’impression d’un train « normal ». Pour l’instant, on voit une sorte de décor virtuel de gare, ressemblant aux quais qu’ils viennent de quitter avec des voyageurs. Les sièges sont aussi confortables que dans les souvenirs de Ba avec la rotation dans le sens de la marche, l’hyper-train n’ayant qu’un sens de fonctionnement. Des robots distributeurs de boisson et de soupes instantanées viennent régulièrement proposer leur service dans le couloir avec ses deux allées. Minh est à sa droite dans la rangée centrale. Un bip annonce le compte à rebours avant le départ. Les sièges sanglent automatiquement les passagers, les portes se referment dans un bruit de pressurisation. Les hublots font disparaître les personnages du quai virtuel et le train démarre dans une sensation de poussée contenue mais régulière. Ba regarde le décor d’une ville qui semble s’évanouir dans une brume pour devenir des paysages verdoyants de carte-postale. Elle sait pourtant que l’essentiel du trajet se fait dans un tube hermétique et sans ouverture en dehors des quelques tronçons intermédiaires transparents qui servent de publicité pour ce mode de transport. Elle ne touche même pas au terminal qui diffuse des dépêches, la météo ou des séries télévisées humoristiques. Il ne faut qu’à peine 20 minutes pour rejoindre le terminal de Quy Nhon, maintenant plus au centre de la ville tentaculaire de province. 

M. Minh a réservé deux chambres dans le meilleur hôtel de la ville, encore assez limitée dans ce domaine, qui se trouve justement sur le bord de mer. La promenade tente d’imiter les modèles occidentaux d’il y a quelques dizaines d’années, avec ses lampadaires faussement art-déco et ses larges trottoirs qu’une foule éparse ne parvient à remplir. Le train ne passe ici que depuis peu de temps, autrefois repoussé à des kilomètres.. Les espoirs de développement à l’international sont du passé, même si la population se met à de nouveau y croire. La grande ville de province a vu ses faubourgs et banlieues s’étendre mais son centre reste désespérément sans vie. Car des échanges, il y en a pourtant entre l’agriculture, les gisements ou même la pêche encore importante.

Malgré l’essor commercial de la ville, l’aspect touristique n’a jamais réussi à décoller et le grand hôtel reste bien isolé dans l’immensité des maisons colorées. Lumineux et suranné, il n’accueille que quelques cadres commerciaux en déplacement ou bien des congrès dans sa luxueuse grande salle du rez de chaussée. M. Minh et Ba ont la chance d’avoir la vue sur la baie. Ba quitte promptement son chef, une fois la clé remise, pour contempler le paysage. De la ville de pêche du passé, qui apparaît sur les photos de la chambre, il ne reste plus grand chose. Les barques rondes et les chalutiers ont laissé place à des cargos et des bateaux usines modernes qui partent jusque dans l’antarctique pour pécher les derniers poissons autorisés. La nuit tombe et Ba compte bien discuter de la  stratégie à employer avec son hiérarchique. Après tout, ils sont sensés aller prospecter des producteurs locaux…. dans une région peu connue pour cela. Pourtant, M. Minh, n’a eu aucun mal à convaincre sa chef du bien fondé de sa démarche depuis plusieurs années.

  • Ah, vous voilà, j’allais justement vous faire appeler ! , dit Minh à Ba en la voyant entrer dans la salle de restaurant au sommet de l’hôtel.
  • Oui, j’avais très faim et ne vous entendant pas répondre, j’ai deviné que vous étiez là.
  • Comment vous sentez vous ? Vous n’avez rien remarqué d’anormal dans votre chambre, dans le train?
  • Non, pourquoi ? Vous croyez que l’on nous suit ?
  • Peut-être ! Je n’ai pas eu à me justifier beaucoup pour venir ici avec vous et j’ai trouvé cela trop facile, presque suspect.
  • Vous croyez donc que l’on nous suit pour capturer la personne avec qui nous avons rendez-vous?
  • C’est possible. Aussi nous allons nous séparer. Vous irez seule au rendez-vous et je vais surveiller les alentours pour savoir si j’ai raison.

« Vous avez choisis ? », leur demande le serveur. Minh le dévisage tandis que Ba regarde le peu de clients autour d’eux. Un couple de la soixantaine, deux occidentaux en voyage d’affaire d’une trentaine d’années, un routard australien arborant fièrement son drapeau sur son sac à dos et rien d’anormal. Ils se disent chacun que le personnel peut être complice, avec les moyens considérables que possède NewEra.

  • Tout à l’heure, vous achèterez un bouquet de rose et vous vous promènerez avec, le long de la jetée, devant l’hôtel. Je resterai dans la chambre à vous observer. J’ai votre numéro d’holophone au cas où.
  • Oui, d’accord mais s’il n’est pas là, si quelqu’un veut m’enlever, le temps que vous descendiez….
  • Non, ils n’ont aucun intérêt à faire cela. N’oubliez pas que vous ne savez rien et que c’est cet homme que NewEra a intérêt à capturer, si Ming a dit vrai…..Car rien ne dit qu’elle n’a pas affabulé.
  • Parce que vous ne la croyez plus? Vous disiez pourtant ….?
  • Je ne sais pas…j’envisage toutes les possibilités…..chut

Le serveur revient avec leur commande. Ba regarde du coté du bar où un homme discute maintenant avec le barman. Elle ne l’avait pas encore remarqué alors qu’il a tout de voyant, vêtu de son costume saumon et avec sa coupe à la banane sur-dimensionnée. S’ils n’étaient pas à Quy Nhon, on aurait dit un de ces faux Elvis Presley qui pullulent dans les bars des quartiers chauds de Saigon pour appâter les vieux touristes américains. L’homme semble demander des renseignements, regardant alternativement tous les convives du restaurant.

  • Le type là-bas, il a l’air de s’intéresser à nous, non? , demande Ba à son chef.
  • Il n’a vraiment pas le profil d’un indic de NewEra et pourtant ça serait une sacré belle couverture, un Elvis, ha ha ha.

Ba trouve le rire de Minh surprenant dans ce moment de tension. Et pourtant, elle aussi se met à rire, oubliant un instant qu’une personne est morte pour tout cela. Ils prennent ce petit déjeuner avec un peu plus d’insousciance avant de se préparer à retrouver un mystérieux contact. 

Quy Nhon, 8h du matin, un homme déclame un poème face à la mer :

Tháng Tư Nhớ Mẹ

Con đứng bên này một nhánh sông

Mẹ đứng bên kia một cánh rừng

Nước chảy đưa tình xa vạn lý

Lá rừng  xào xạc mắt rưng rưng

Đâu đây  gà gáy xóm ban trưa

Hoa cúc vàng tươi ! nở trái mùa

Tháng tư tựa cửa Người trông đợi

Nẽo về lạc lối ánh trăng đưa

Nhớ quá Mẹ ơi rất xa xăm

Từ độ non sông lữa khói tàn

Con sống âm thầm loài cây cỏ

Dọc bờ  sông lặng sóng vô âm

Một mai quay về thăm Quê Ngoại

Hỏi cây đa trăm tuổi đầu làng

Mỗi chiều còn có ai đứng ngóng

Đàn cò sải cánh nắng phân vân

Tháng tư nghiệt ngã từ năm trước

Dòng lệ thành sông  dợn sóng ngầm

Trăn trở hàng đêm nằm thao thức

Con thầm gọi Mẹ vọng từ tâm*

 

Avril, maman tu me manques

Je reste là, sur ce côté de la rivière

Maman tu te cache apeurée de l’autre côté derrière la forêt

L’eau de la rivière emporte notre amour au loin

Les feuilles de la forêt chuchotent, mes yeux sont remplis de larmes

Quelque part dans le village, le coq chante l’après-midi

Les marguerites jaunes s’épanouissent hors saison

En avril, elle attend au seuil de la porte

Que le chemin de mon retour s’égare au claire de lune

Tu me manques tellement maman, tu es si loin

Depuis la fin de la guerre sur notre pays

Je vis discrètement comme les herbes sauvages

Le long de la rivière est paisible sans vague

Un jour, je rentrerais voir le village natal de maman

Une question à un séquoia centenaire au bout du village

Y avait-il une personne qui m’attendait chaque fin d’après-midi

Et les cigognes déploient leurs ailes dans une vague ensoleillante de mélancolie

Depuis ce mois d’avril noir de l’année dernière

Mes larmes deviennent la rivière et créent une vague souterraine

Chaque nuit je ne dors pas

J’appelle maman en murmurant du plus profond de mon cœur

Ba a trouvé une marchande de fleurs ambulante non loin de l’hôtel. Comme prévu, elle se rend sur la promenade près de la mer avec le bouquet bien en évidence dans les bras. Elle essaie d’agir avec discrétion en regardant tout de même autour d’elle. Elle reste aussi dans le champ de vision de Minh qui est resté sur le petit balcon de sa chambre d’hôtel, jumelles à la main. 

Et soudain, derrière elle, elle entend : 

« Be-bop-a-lula, you’re my baby ! »

 

*(Poème de Kim Thành, Traduit par Dominique TRAN)

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