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Littérature – La Familia Grande de Camille Kouchner (2021)

Il y a des livres témoignages qui tardent à produire leur effet. Ce livre très médiatisé est de ceux là.

L’histoire, à moins d’être coupé du monde, vous l’avez entendue. C’est celle d’une famille, qu’on appellera les Pisier-Kouchner. Camille a un frère jumeau, Victor. A 15 ans il a été victime d’inceste par son beau-père, le deuxième mari d’Evelyne Pisier, Olivier Duhamel, le professeur de droit constitutionnel que l’on voit partout, à science-po, comme à la direction du club “Le Siècle”. Elle a gardé très longtemps ce lourd secret. Elle a cru s’en sortir en parlant à ses parents, mais non, rien n’a bougé et le coupable n’a jamais été puni. Là, je vous dévoile la fin, dont tout le monde a parlé.

Ce n’est pas seulement l’histoire d’une injustice, puisqu’il y a peu de chance qu’avec la prescription il y ait condamnation. C’est le poids du secret qui ronge, le poids que porte la victime déjà mais aussi le poids porté par ceux qui savent. Etrangement, ce poids ne ronge jamais la vie du coupable, du dominateur, du tortionnaire, du criminel, pas même pour … les complices. Cela ronge pourtant le mental mais pas seulement puisque le corps subit, se rend malade. L’entourage finit aussi par subir et parfois il est trop tard pour parler. Justement en lisant, j’ai bien pensé qu’il était trop tard lorsque j’ai commencé à rentrer enfin dans l’histoire de ce livre plutôt court. Avant il fallait que la protagoniste nous explique ce qu’est cette “Familia Grande”, une famille élargie, libérée à tous points de vue, mais élargie à des cercles d’amis…Hum, ami, ce n’est pas le mot car c’est en période de crise qu’on les reconnaît. Il n’y en a aucun en réalité. Une cour plutôt, une assemblée de profiteurs, d’ambitieux, d’arrivistes.

J’ai eu du mal à supporter la description de ce milieu décadent, pernicieux, hautain. C’est typiquement le genre de personnages que je fuis. Je n’ai rien contre Camille Kouchner qui semble avoir appris de cela depuis des années et s’être éloigné de cette familia. Un peu plus contre son père et ses compromissions géo-politiques mais c’est une autre histoire. Heureusement, il y a le dernier quart du livre…C’est fort, direct, comme le style très haché, syncopé de l’autrice. On sent la douleur, le doute, la rage à chaque page de cette dernière partie. C’est une confession dans ce qu’elle a de plus rude mais aussi une mise en accusation. L’accusée est à la fois celle qui écrit et sa mère, celle qui aurait du protéger, ce milieu et enfin cet homme, ce boureau non seulement d’un enfant mais aussi de ceux qui l’entouraient et qui ont su. Oh, la plupart vivent sans culpabilité hélas mais cela interroge sur ce que l’on doit faire quand on sait cela, ou même quand un doute nous assaille sur de tels actes. Cela interroge sur pourquoi on peut se sentir coupable…

Je ne saurai répondre avec certitude sur ce que je ferai en fait, surtout si le doute était permis. Je serai du genre à être rongé par le secret, j’en suis certain, c’est tout. En cela, le livre interpelle différemment d’autres livres récents sur le sujet de la pédocriminalité. Il interpelle sur le seuil de moralité que nous possédons, notamment. Si j’ai ressenti de l’ennui dans la première partie, ou de la révulsion, c’est par rapport à l’amoralité du milieu décrit. Pour d’autres personnes cela paraîtra la liberté absolue…J’ai sans doute le poids d’autres valeurs.

J’ai donc failli ne pas parler de ce livre car je l’ai trouvé moins homogène que celui de Vanessa Springora moins decriptif que celui de Sarah Abitbol, même s’il y a plus de style que ce dernier. Le style passe après … J’en parle pour son point de vue de témoin et pas de victime directe, ce qui a de l’importance. La victime ne peut pas tout, toute seule. On parle ici par exemple de mauvais conseils de psy, du facteur traumatique qui prends du temps à refaire surface dans la mémoire. La parole se libère par ces livres mais en sait-on assez ou veut-on vraiment en savoir assez ?

Cet article est d’abord paru sur ChezIceman.fr

4 réflexions sur « Littérature – La Familia Grande de Camille Kouchner (2021) »

  1. Je dois bien avouer qu’il va me falloir du temps (peut-être de l’ordre de la décennie) pour réussir à lire ce type de livre. Pas que le témoignage en soi soit un genre littéraire qui me déplaise.
    C’est juste que… tout est trop frais.
    Et si je me réjouis que la parole des victimes se libère (le fils Kouchner vient déposer plainte aujourd’hui même), je suis extrêmement mal à l’aise à l’idée de lire ce type de récit exclusivement à charge.

    En fait, il y a ce paradoxe affreux (qui commence à être un pattern qui se répète tout le temps) : la parole des victimes n’est jamais prise en compte. Du coup, seul la médiatisation permet une prise en compte (ce qui montre que notre système judiciaire est vraiment aux fraises). Du coup, cette médiatisation entraîne de facto des conséquences pour les mis en cause (et entendons-nous bien, Duhamel possède absolument toutes les caractéristiques de ce qui peut me débecter chez un humain du coup, je suis très très loin de le plaindre, mais c’est pas la question.). Du coup, les mis en cause se retrouvent mis au ban d’un certain nombre de postes et de statuts avant même qu’un procès existe. Du coup, ils peuvent apparaître aussi comme des victimes de ce qu’ils appellent facilement une « chasse au sorcière » médiatique. Et du coup, si on est attaché à la présomption d’innocence en tant que concept (aussi bien pour le notaire d’Outreau que pour, je ne sais pas tiens, Guy Georges), on se retrouve à devoir ‘défendre’ des sales types méprisables alors que c’est avant tout un concept que l’on tient à défendre.

    Tout ça est très très compliqué.
    Et c’est pour ça que je ne pourrais lire ce type de récit que dans très longtemps (peut-être une fois l’instruction terminée, quelqu’en soit le résultat).

    1. et c’est bien aussi pour cela que j’en parle, pour peser le pour et le contre du récit avec cette accumulation d’affaires.
      maintenant c’est Gerard Louvin qui est mis en cause, producteur dont j’avais entendu des rumeurs classiques il y a longtemps et pas de cet ordre…vrai ou faux? Judiciairement difficile à prouver côté victime avec en plus une prescription évolutive. c’est donc complexe à tous niveaux.

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